XXV

 

 

    Hoyddings et ses hommes fouillent consciencieusement le bâtiment pendant des heures, hormis le placard à balais, contre la porte duquel je reste adossé tout le temps de leurs recherches.

    Mon prétexte pour rester là est que ça a été beaucoup d’émotions, que je n’ai pas l’habitude. Bref, je simule l’état de choc. Peu importe, d’ailleurs, ils me croient sur parole, me considérant déjà comme une sorte de sous-homme. Cette humiliation est compensée par le fait que ma carrière va pouvoir continuer son ascension. La survie et la libération de Flocoche, à côté, c’est de la crotte de moustique nain constipé. À savoir quelque chose de trop anecdotique pour être mentionné.

    À la fin, frustré, Hoyddings attrape l’un des Tarpézistes vaincus et le secoue de toutes ses forces.

    – Parle, Hoy ! Qu’est-ce que vous avez fait de Covelian ? Avoue ! Hoy ! Hoy !

    – Je pense que le tir de laser qui l’a atteint entre les deux yeux va l’empêcher de répondre, fais-je remarquer.

    – Hoy, j’avais pas vu ! Mais je trouvais qu’il faisait vachement bien le mort. Je comprends mieux, maintenant ! Hoy ! Hoy !

    Par contre, je commence sérieusement à m’inquiéter. Si des Tarpézistes ont survécu à l’attaque et qu’il les interroge, il risque de découvrir le pot-aux-roses… et Flocoche… et ça va barder pour mon matricule, sans doute de manière mortelle.

    Au départ, tout se déroule plutôt bien : tous les Tarpézistes que Hoyddings interroge sont morts. Forcément, c’est moins simple d’obtenir des réponses de leur part dans ces conditions.

    Malheureusement, ma bonne étoile finit par cesser de me protéger. Hoyddings découvre un survivant et entreprend de lui tirer les vers du nez. Mais pas littéralement, ouf !

    – Parle, ordure moisie, hoy ! Pourquoi avez-vous enlevé le colonel Flocoche ?

    – Cet être abject n’a eu que ce qu’il méritait ! Je n’avais pas vu une telle ignominie chez quiconque depuis bien longtemps, même de la part du pire des psychopathes !

    – Hoy ! Il a fait quoi ?

    – Un crime capital pour lequel nous aurions dû l’abattre sur-le-champ, comme un chien galeux !

    – Hoy ! Mais il a fait quoi, bon sang ?

    – Si vous saviez ce qu’on l’a surpris à faire avec l’enfant polien…

 

    Hoyddings se tait, interdit. Et moi je me rapproche, intéressé par les révélations croustillantes à venir. Si Flocoche s’avère être un monstre – ce qui ne m’étonnerait guère, j’ai toujours pensé qu’il conjuguait très peu voire aucune qualité et beaucoup, si ce n’est tous, de défauts –, je me ferai un plaisir de le dénoncer à la face de la galaxie entière !

    Ainsi, même si on le retrouvait, rien de ce qu’il pourrait dire me concernant ne serait pris au sérieux : je l’aurais discrédité entretemps grâce aux scoops que je vais avoir !

    – Hoy ! L’enfant polien ? demande prudemment Hoyman Hoyddings, finalement plus très sûr de vouloir entendre la suite.

    – Oui, quoi, l’enfant polien ? que je demande à mon tour, la main dans la poche pour activer le mode enregistreur de mon Ipadphone.

    On est journaliste ou on ne l’est pas ! Et si je peux couler Flocoche avant qu’il ne me dénonce, je le ferai avec le plus grand des plaisirs ! Un gêneur de moins sur la route qui mènera à ma gloire éternelle !

    – Il l’a bousculé, avoue le Tarpéziste du bout des lèvres.

    – Hoy ! C’est tout ?

    – Ça s’est passé sur le trottoir, devant l’échoppe du marchand de glaces. Flocoche a bousculé l’enfant, qui venait d’acheter une glace à trois boules citron-vanille-citron vert, et la glace est tombée par terre. Flocoche s’est retourné, il a lancé un regard froid comme la mort à l’enfant et a continué son chemin !

    – Vraiment ? que je demande, incrédule.

    – C’est ce que je vous dis ! Insensible aux pleurs de l’enfant, ce monstre inhumain ne s’est même pas donné la peine de s’excuser, et encore moins de payer une nouvelle glace à l’enfant !

    – Hoy ! Je comprends… pauvre gosse…

    – Moi, quand j’étais petit, un jour on m’a volé ma papabarba, dit l’un des hommes de Hoyddings. C’était horrible !

    – Et moi ma pièce est restée coincée dans le distributeur de bonbons, dit un autre. Je me faisais une telle joie de ce bonbon…

    – Aucune vilenie n’arrêtera donc jamais Flocoche sur la route du péché et de la perdition ? que j’ajoute, extrêmement choqué par le grave crime qui vient de m’être rapporté.

    Imaginer qu’un sinistre individu aurait pu me voler ou faire tomber la friandise préférée de ma jeunesse, les donbercus importés directement de la planète Slessurb, me donne les frissons de terreur.

    – Hoy ! Je… Je ne savais pas, mon brave Colwn.

    – Non, Tarpéziste.

    – Dans ce cas, j’annule officiellement la fin de l’opération « Sauver Flocoche ». Vous êtes libre, mon ami, hoy !

    – Et moi je vais me fendre d’un article assassin contre Flocoche, que la galaxie entière connaisse sa turpitude !

    – Hoy ! Je témoignerai, Nomis !

    – Vous pouvez compter sur moi aussi, monsieur, ajoute le Tarpéziste en me tendant un bout de papier. Voici mon numéro.

    Sur ce, nous nous serrons tous les trois les mains avec émotion, heureux de répandre un peu de justice et de civilisation dans cet univers de barbarie sans foi ni loi.

    Soudain, Hoyddings reprend ses esprits et me pousse dans le dos afin qu’on sorte le plus vite possible.

    – Mais qu’est-ce qui vous prend tout à coup ? que je demande.

    – Filons avant qu’il ne se souvienne que j’ai tué tous ses camarades, hoy ! Hoy !

    J’avais oublié ce détail. Alors je cours. Mais pas longtemps car je me heurte vite aux hommes d’Hoyddings restés bloquer la sortie, pressés par les Nichois avides d’entrer.    Dans notre dos, nous entendons le Tarpéziste qui s’écrie :

    – MES FRÈRES ! OH NON, ILS SONT MORTS !

    – Poussez-vous, les gars, que je dis en me frayant un passage en jouant des coudes.

    – JAURAI VOTRE PEAU POUR ÇA, BANDE DE SALAUDS !

    J’atteins enfin le seuil de la porte. Je jette un œil derrière moi : au bout du couloir, le Tarpéziste surgit d’une porte, un fusil-laser mitrailleur à la main.

    – CREVEZ TOUS ! qu’il crie avant d’ouvrir le feu.

    – Opération « Laissez-moi passer, déconnez pas, les gars ! », hurle Hoyddings tandis que les tirs de laser pleuvent autour de nous.

    Mes camarades sont des agents des SSI, surentraînés pour se sortir des pires situations. Chacun d’eux n’est pas long à s’emparer du premier Nichois venu pour s’en faire un bouclier.

    C’est super pas moral ! que je me dis, scandalisé. Mais efficace, que j’ajoute in petto avant d’empoigner un Nichois à mon tour. Il était temps, un tir bien ajusté lui brûle la cervelle. Ouf, je l’ai échappé belle !

    Protégés par nos boucliers improvisés, nous parvenons à nous enfuir, puis nous nous débarrassons des dépouilles des Nichois.

    – Hoy ! Merci les gars, on ne vous oubliera pas. Consolez-vous en vous disant que c’était pour la bonne cause !

    Bien que les événements récents ont tendance à m’endurcir, ce qui est bien naturel, surtout eu égard à mes qualités d’adaptation toujours aussi exceptionnelles qu’à l’accoutumée, je me sens tout de même ému par l’hommage d’Hoyddings à ces pauvres diables. Vrai que sans eux, nous serions morts. Quelque part, ce sont des héros, ce dont je suis ravi pour eux. Et moi je me sens plutôt bien : non seulement je suis aussi un héros, mais en plus je suis vivant.

 

    Nous regagnons illico nespresso notre QG. Une surprise de taille nous y attend : le lieutenant Diva Zavid gît au sol, sur le ventre. Un hématome de belle taille orne son front.

    Hoyddings la retourne sur le dos, la gifle et nous dit, à son équipe et à moi, qui l’entourons :

    – Hoy ! Ne lui dites jamais ce que je viens de lui faire, sinon elle me tuera !

    Il la gifle une nouvelle fois.

    – Personne n’a rien vu, Hoy !

    Une troisième.

    – Il ne s’est rien passé, hoy ! Hoy !

    Il lève la main pour la gifler encore, mais c’est à moment que Zavid ouvre les yeux.

Hoyddings, effrayé, la lâche et se recule. Son équipe et moi, qui avons aussi fait un pas en arrière, instinctivement, pointons tous le doigt vers Hoyddings en disant :

    – C’EST PAS NOUS, C’EST LUI !