LXXVII

 

 

    L’éclat dans les yeux de Bras-De-Pierre m’indique que le moment est venu, qu’il va abattre son arme sur mon épaule chérie. Sauf que l’éclat de ses yeux disparaît soudain au profit d’un grand vide. Le tir de blaster que je viens d’entendre ne doit pas y être étranger, ainsi que le trou qui vient d’apparaître sur son front et qui lui fait un troisième œil comme chez le peuple des Deuxdous.

    Du sang se met à couler de ce troisième œil et Bras-De-Pierre s’écroule, mort. Les Moitiéens n’ont pas compris ce qui vient de se produire que déjà, une pluie de tirs s’abat sur eux et les fauche les uns après les autres.

    Ainsi, un tir coupe net le bras de Paillasse, et je ne peux m’empêcher de penser que désormais, il n’aura ainsi mal à justifier le fait qu’il ne travaille pas. Quand un autre tir le tue, je trouve évidemment dommage qu’il n’ait pas eu le temps de profiter de cette nouvelle opportunité qui s’offrait à lui.

    Puis mon sens des réalités reprend le dessus. Je me fais un rempart de son corps et j’attends que les choses se calment.

 

    À vrai dire, aussi étonnant que cela puisse paraître, je ne me sens pas en danger, car je me dis que ce retournement de situation vise forcément à me sauver, moi, le grand, l’unique Cirederf Nomis.

    Soit ce sont Qel et Qyp qui viennent me sauver (oui, je viens juste de me souvenir de leur existence, j’avoue : trop d’émotions ces jours-ci), soit ce sont des mercenaires au service de mon banquier.

    Bref et comme toujours, l’homme important que je suis ne peut laisser personne indifférent.

 

    Il faut moins d’une minute aux agresseurs pour nettoyer la place, et le soulagement m’envahit en constatant que ce sont bien mes amis Qel et Qyp qui sont à l’origine de ce carnage.

    Dès que je les vois, je saute sur mes pieds, lève les bras au ciel en signe de victoire et leur crie :

    – Mes chers amis ! Vous êtes venus me sauver !

    Surpris, Qyp laisse ses réflexes parler pour lui et il me tire dessus. Heureusement, le tir ne fait que me frôler la joue, mais je plonge derechef derrière le cadavre de Paillasse.

    – Oups ! Désolé, Cirederf, me dit Qyp. Mais quelle idée de se dévoiler comme ça tel un diable sortant de sa boîte. Tu veux mourir ou quoi ?

    – Nan, c’est bon, que je réponds. Je n’ai qu’une envie : quitter cette maudite planète le plus tôt possible !

    – Ça tombe plutôt bien, me dit Qel, on a mis le temps mais on a enfin fini de réparer le vaisseau.

    – Yep, hier soir, ajoute Qyp. C’est à ce moment qu’on s’est rendu compte qu’on ne t’avait pas vu depuis quelques jours.

    – Mais comment vous m’avez retrouvé ?

    – On a essayé de t’appeler sur ton datapad mais tu ne décrochais pas.

    Maintenant qu’il le dit, je l’avais oublié, celui-là. Je le sors de ma poche, m’aperçois que l’alarme comme le mode vibreur sont désactivés, et que j’ai sept-cent-quarante-deux messages en attente.

    Je me sens tellement las que, d’une pichenette qui serait habile chez un être lambda mais qui est naturelle chez moi, j’efface tout. J’ai besoin de repos. Trop d’émotions.

 

    Après toutes ces émotions, et tels les trois mousquetaires même s’ils étaient quatre, nous voici à nouveau réunis, Qel, Qyp et moi. On ne fait pas l’économie de se serrer dans les bras les uns des autres pour fêter nos émouvantes (oui, mine de rien) retrouvailles, et étrangement, j’arrive à faire la plus parfaite abstraction des monceaux de cadavres qui nous entourent.

    Moi, sans cœur ? Pas du tout, et je pense encore aujourd’hui avec nostalgie à l’accueil que les Moitiéens m’ont réservé… au tout début. Par contre, vu ce qu’ils ont voulu faire à mon corps d’athlète par la suite, on me pardonnera de n’avoir eu aucune pitié ni compassion en tête en retrouvant mes amis.

    L’odeur de chair brûlée n’étant jamais agréable à respirer, on décide aussi sec de partir.

 

    C’est un grand soulagement pour moi de retrouver la kass’rol. Aussitôt, mon grand soulagement par en courant, remplacé par la peur, la vraie, l’indicible… Rien n’est moins rassurant qu’une kass’rol soi-disant prête à décoller, soi-disant en parfait état de marche après réparation.

    Comme de bien entendu, l’avenir va me donner raison, et plus vite encore que je ne le craignais.

    J’essaie d’ignorer l’odeur d’huile de vidange bouillie qui m’assaille les narines dès que je mets un pied sur le vaisseau, et Qel me met la main sur l’épaule, en me gratifiant d’un regard compatissant.

    Je pense d’abord qu’il veut encore me consoler de mes récentes mésaventures, mais en fait non :

    – Cirederf, nous avons besoin de toi.

    – Tu sais bien que si je peux me rendre utile, ce sera avec le plus grand des plaisirs, que je lui assure.

    – OK, suis-moi.

    On va jusqu’à une minuscule pièce, à peine plus grande qu’un placard à balais. Heureusement, pas de colonel Covelian à l’horizon, juste un siège avec ce qui ressemble à des pédales en dessous.

    – On est où, là ? que je demande.

    – C’est la salle des moteurs auxiliaire des moteurs. J’ai besoin que tu t’assois sur le siège.

    – Si c’est tout ce qu’il lui faut en terme d’aide, je devrais être à la hauteur. Je m’installe comme je peux, même si mes pieds se prennent dans les trucs qui ressemblent à des pédales.

    – C’est quoi, ces machins ? que je demande.

    – Des pédales, me répond Qel.

    – Quoi ? que je fais, incrédule à l’idée d’avoir deviné, tellement ça n’a rien à faire là.

    – Des pédales, répète Qel. Le système de secours du vaisseau est manuel, ou plutôt pédestre. Il faut pédaler pour que ça marche. Et vu que tu veux nous aider, c’est toi qui pédale, mon cher Cirederf.

    – Oui, mais…

    – Et on vient de te sauver les miches d’un sort horrible, ajoute-t-il.

    – Certes, néanmoins…

    – Tu veux dire qu’après tout ce qu’on a fait pour toi, tu voudrais faire l’ingrat en ne nous donnant pas un petit coup de main ?

    Pendant qu’il me pose cette question, son sourire disparaît, ses sourcils se froncent et sa main se pose sur l’étui de son blaster.

    – Si, si, c’est génial ! que je réponds en me mettant à pédaler avec enthousiasme. Vive le sport !

    – Parfait, répond Qel en se détendant. Et n’oublie pas, Cirederf : si tu t’arrêtes, on est en rade de moteurs comme d’air respirable.

    Là, il me donne une nouvelle tape d’encouragement sur l’épaule et quitte la pièce.

 

    Je ne peux m’empêcher de trouver dommage que les Moitiéens n’aient pas eu le temps de me couper une jambe…