Chapitre 78
lundi, mars 6 2017 | Cirederf Nomis
Arrivée sur l’ultime planète du périple de Cirederf…
LXXVIII
Pédaler, surtout quand, comme moi, on n’a pas l’habitude, c’est super fatigant. C’est ce que je me dis alors que je m’échine depuis ce qui me semble être une éternité. Le chrono de mon datapad n’est pas tout à fait d’accord : selon lui, ça fait trois minutes que j’ai commencé. Je sens que la journée va être longue.
Effectivement, elle s’avère être la plus longue journée de toute ma vie. J’ai vite mal aux jambes et je n’ai bientôt plus de souffle.
Il y a une sorte de cadran devant moi, avec une flèche qui monte et qui descend selon que je pédale vite ou non. Craignant le pire, genre on meurt tous si l’aiguille descend jusqu’à « zéro », je pédale comme un fou pour garder l’aiguille sur « cent », le chiffre maximum sur le cadran.
Je suis sûr que j’ai explosé plusieurs fois tous les records cyclistes de poursuite et de contre-la-montre de la galaxie. Malheureusement, je n’ai aucun juge homologué sous le coude pour valider mes performances forcément hors du commun parce que un, c’est de moi dont il s’agit, et parce que deux, ma vie en dépend.
Quatre heures après que j’ai commencé, Qel vient me voir.
– Comment ça va, Cirederf ?
– Super… Même pas… mal… Je peux… continuer comme çà… des semaines… que je réponds laborieusement en m’essuyant le front avec ma manche depuis longtemps trempée de sueur.
Oui, Cirederf Nomis se doit de se montrer sous son meilleur jour. Toujours. Et oui, je parle de moi à la troisième personne, et alors ?
– Ah oui ? s’étonne Qel en jetant un œil au cadran. Parfait, alors. Du coup, je te laisse continuer et, c’est promis, avant d’aller te coucher ce soir, tu auras un méga gueuleton en récompense de tes efforts.
– O…K…
En fait, je suis tellement épuisé, physiquement comme nerveusement (la pression de tenir nos vies entre mes mains, ou plutôt entre mes pieds, toussa), que je réponds machinalement histoire de ne pas perdre ma concentration. Il pourrait me dire n’importe quoi, j’acquiescierais.
Quand vient le soir, il y a bien longtemps que je n’ai plus aucune sensation au niveau des jambes : heureusement que je les ai dans mon champ de vision, sinon je les déclarerais perdues. Je m’assure juste de temps à autre qu’elles continuent de tourner.
Après tous ces efforts, ce serait dommage qu’on meure à cause d’une inattention de ma part…
Qel vient enfin me chercher avec un plateau-repas, que je décide de manger sur place sans même descendre de mon perchoir à pédales. J’ai peur de ne même pas être capable de marcher, en fait, mais pas question de montrer le moindre signe de faiblesse.
Je dévore mon plateau en peu de temps et, une fois sûr d’être seul, je regagne ma couchette dans ma cabine, les jambes flageolantes.
Cette nuit-là, je rêve que je marche avec des échasses, et que mes jambes raides sont aussi dures que du duracier.
Dans mon rêve suivant, c’est tout le contraire : je suis sur un vélo, à la lutte en montagne contre les meilleurs spécialistes de l’exercice, et je les sème tous les uns après les autres, les Calberto Ontador, les Fhristopher Croome et autres Qairo Nuintana, et sous les vivats d’une foule enthousiaste, j’arrive le premier au sommet de l’étape-reine du Tour de l’Univers, l’étape qui est sûre de me donner le titre si prestigieux de vainqueur de l’épreuve mythique.
Quand j’ouvre les yeux à mon réveil, un instant plus tard, bien qu’allongé, je m’aperçois que j’ai les bras levés vers le ciel, et que mes doigts forment le « V » de la victoire.
Bah oui, forcément, j’étais sur le podium en train de fêter mon triomphe devant une foule incroyable de fans qui se cassaient la voix à force de scander mon nom comme une litanie, comme une formule magique qui allait les rendre meilleurs, plus forts, plus intelligents, bref qui allait les rendre moins crasses et les rapprocher un peu de mon être supérieur, même s’ils ne m’arriveront jamais à la cheville tellement ils partent de loin et que je suis moi-même si haut, pour ne pas dire stratosphérique.
Je suis vite ramené à la réalité par Qel qui, dans l’encadrement de la porte de ma cabine, me demande :
– Euh… Tu fais quoi, là, les bras levés ?
– Hum… Je m’étire, que je réponds en en faisant des tonnes et en agitant les bras en tous sens.
– OK. Par contre, va falloir y retourner, notre réserve d’énergie est bientôt dans le rouge. Tu as dix minutes pour être à ton poste.
– Aucun problème ! que je lui fais avec un enthousiasme en apparence à toute épreuve, aux antipodes de mon état réel.
Je pleure à l’intérieur, un océan de larmes qui ferait déborder une planète aquatique. J’ai mal partout, y compris à des muscles que je ne savais même pas posséder. Ça, par contre, c’est assez logique : un homme aussi exceptionnel que moi a forcément des forces cachées, y compris de lui-même. En fait, je suis de plus en plus convaincu d’être le premier homme au-delà d’homo sapiens sapiens, une évolution déterminante de la nature, bref quelqu’un qu’on pourrait qualifier d’Homo Superior, en toute modestie mais avec les majuscules quand même.
Je n’en oublie pas pour autant les recommandations de Qel et je me jette en dehors de mon lit… pour me retrouver au sol, face contre terre. Aïe ! Ma pauvre mâchoire ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourtant, j’ai fait ça des millions de fois.
J’identifie vite le problème : mes jambes, raides comme des piquets, et dans lesquelles je n’éprouve plus aucune sensation.
Homo Superior, cloué au sol ? Sûrement pas ! Je tape sur mes jambes, je les masse, je les frictionne. Ah, on dirait que ça commence à picoter un petit peu.
– Cirederf ! m’appelle Qel à travers la cloison.
– Oui, oui, j’arrive, que je réponds en m’activant de plus en plus autour de mes jambes réfractaires.
Pas question de laisser entrevoir le moindre signe de faiblesse auprès de mes camarades. On a sa dignité…
– Cirederf, tu fais quoi ?
Qel à nouveau.
– Je… Je suis aux toilettes, que je dis en me trouvant brillant tellement ça devrait être une excuse qui donne l’immunité.
– Alors, il fout quoi ? que j’entends Qyp demander.
– Il fait caca, répond Qel. Et vu le temps qu’il lui faut, ça doit être du lourd !
Et c’est sous leurs quolibets et leurs ricanements graveleux que j’achève l’opération « me remettre sur pieds ». Ça fait toujours vachement mal mais au moins, j’arrive à marcher, même si avec une forte raideur dans mes membres encore gourds.
Les quelques jours d’hyperesapce suivants sont à l’avenant de cette journée, et quand Qel annonce enfin « C’est bon, on est arrivés ! », me voilà au summum du bonheur.
On demande l’autorisation d’atterrir, on obtient l’autorisation d’atterrir, on atterrit, on sort sur le tarmac.
– Ah, voilà notre client, celui qui a payé une fortune pour te récupérer au nez et à la barbe de l’Empire, me fait Qel en me montrant une silhouette qui s’approche.
Au début, je ne vois rien du tout, hormis que ce… quel était son nom, déjà ? ah oui, Gédéon Saint-Lazare, semble arriver en sautillant, mais c’est difficile à dire : derrière lui, il y a le soleil local, aussi ne distingué-je que sa silhouette toute noire.
Quand il est enfin en face de moi, je constate avec stupeur que c’est un poulet géant à tête humaine, hormis un bec d’un superbe jaune à faire pâlir de jalousie un canari.
Et là, il me dit :
– Tchip !