La livraison

Éclairée par l’astre solaire, la planète laissait entrevoir des taches brunes et vert émeraude au travers de sa couche nuageuse et poursuivait immuablement sa course dans l’espace.
Un cargo léger sortit soudain de l’hyperespace et fonça vers la surface de la planète, de toute la puissance de ses propulseurs subluminiques. À son bord, le regard nerveux du pilote ne cessait d’aller et venir entre la verrière du cockpit, les instruments et l’écran de son radar, muet pour le moment. Plus que cent kilomètres avant les couches supérieures de l’atmosphère, pensa t-il, je vais pouvoir amorcer ma manœuvre de rentrée
« Vaisseau non identifié, ici la frégate Audacieuse des douanes républicaines. Arrêtez-vous immédiatement ou nous ouvrons le feu ! »
D’où sortent-ils, ceux-là ? Ils venaient d’apparaître dans ses six heures comme par enchantement. Par réflexe, il mit les gaz pour échapper à la frégate. Il ne pouvait pas se laisser arrêter par de vulgaires douaniers : il était Jon Elazhis et il avait une livraison à effectuer ! Même si sa cargaison était parfaitement en règle pour une fois, le goût de l’adrénaline était trop prononcé en lui pour qu’il songe un instant à obtempérer. Un tir de semonce frôlant sa proue l’arracha à ses pensées et fit s’évaporer ses espoirs de fuite.
Il fut donc contraint de laisser les douaniers l’aborder. Quand ils montèrent à son bord, leur chef le salua, large sourire aux lèvres.
« Le célèbre Jon Elazhis ! Mais quelle surprise, je suis honoré de faire votre connaissance ! Dites moi, votre conscience aurait-elle quelque chose à se reprocher pour que vous vous soyez enfui à notre arrivée ?
- Je suis moi aussi ravi de vous rencontrer, capitaine. Vous me voyez désolé d’avoir réagi de la sorte, mais je pensais avoir affaire à des pirates. Vous savez, dans cette région… Et puis j’ai déjà eu à subir une autre attaque récemment.
- Ah, mais si nous étions des pirates, votre cargaison serait déjà à bord de notre vaisseau et vous, dans une capsule de sauvetage ! répondit l’officier d’un ton moqueur.
- Effectivement. Au fait, puis-je connaître la raison de votre présence si loin de la Voie Hydienne ?
- Le sénateur du secteur Kwymar s’est ému auprès des autorités de Coruscant de l’augmentation des activités illégales dans la région. Nous sommes donc là pour patrouiller et empêcher le trafic de contrebande.
- Une noble mission, capitaine, commenta Jon de son air le plus sérieux.
- Vous l’avez dit. Alors, nature de la cargaison, départ, destination et raison du voyage ? » questionna l’officier en s’installant bras croisés dans l’un des sièges du poste de pilotage.
Les deux enseignes qui l’accompagnaient restèrent debout près de la porte, les bras pendants le long du corps – et de leurs blasters.
« Je suis parti d’Obroa Skai il y a dix jours avec une cargaison d’alcool de Seretil. C’est une plante très rare dont le processus de distillation est passablement complexe, ce qui fait le prix de ce produit. Ma destination ? On ne voit qu’elle au-dehors.
- Ce caillou qui n’a qu’un numéro pour identification ? Je savais qu’il était habité mais il y a rarement des touristes de passage.
- Les habitants aiment la tranquillité. Ils ont – à ce qu’on m’a dit – besoin de cet alcool pour leur grande cérémonie religieuse annuelle. Ça paye bien et c’est moins dangereux que de traverser la rue sur Coruscant.
- Je vois. Quelqu’un en bas pourra t-il confirmer votre histoire ?
- Oui, si vous voulez m’accompagner : ils n’ont pas de radio car ils n’aiment guère la technologie.
- Oh. Tant pis alors. Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais consulter votre journal de bord pendant que mon équipage contrôle votre cargaison.
- Je vous en prie », fit d’un ton faussement innocent le pilote du cargo en invitant les douaniers à opérer.
Après une heure de contrôles serrés qui laissèrent – en apparence – le convoyeur de marbre, il s’avéra que Jon était parfaitement en règle, malgré les restrictions sévères sur le transport des alcools rares et il fut donc invité par un capitaine dépité à poursuivre sa route. Pendant le court trajet vers le village de ses clients, il se permit un petit sourire en imaginant la tête que ces imbéciles de douaniers républicains feraient si ils savaient ce qu’il préparait.

Alors qu’il amorçait sa descente vers le village de ses clients, Jon Elazhis commença réellement à se détendre, pour la première fois depuis dix jours. Le voyage avait été loin d’être de tout repos, entre une attaque des Pirates de Charox et des fluctuations dans le moteur bâbord, dont il n’avait pas réussi à déceler l’origine. Son arraisonnement par la douane avait été le couronnement logique de son périple.
Un sourire vint éclairer ses traits, alors que se dessinait à l’horizon la chaîne de montagnes bleuâtres derrière laquelle le village de ses clients avait été bâti. L’alcool de Seretil était si essentiel aux yeux des autochtones, en vue de leur cérémonie rituelle, qu’ils avaient été extrêmement généreux avec Jon : son paiement se ferait en pierres précieuses, et rien que l’avance qu’il avait touché remboursait les frais engagés pour cette livraison.
Son sourire s’élargit alors qu’il entamait les procédures d’atterrissage, à proximité du village. La cérémonie primordiale des Vehlziens allait pouvoir avoir lieu, grâce à lui. En fait, dans certains moments comme celui-ci, Jon Elazhis avait le sentiment d’être un marchand de bonheur. Il chassa ces pensées romantiques en ricanant, et posa doucement son appareil.

Dans la soute, il s’assura que les bouteilles en verre contenant l’alcool de Seretil étaient intactes. Il avait craint qu’un contenant aussi fragile ne souffre du voyage, mais n’avait pas réussi à s’en procurer sous une forme plus robuste. Jusqu’ici tout allait bien. Il abaissa la rampe d’embarquement de la soute et se porta à la rencontre de ses clients, qui s’agglutinaient déjà en nombre, enthousiastes.
Jon fut accueilli en héros et afficha un masque de fausse modestie face aux louanges dont il fit l’objet de la part des Vehlziens. Ces colons à la peau rougeâtre et aux canines proéminentes s’exprimaient dans un langage primitif aux consonances gutturales, mais quelques dignitaires parmi eux s’exprimaient dans un basique désuet et hésitant. Pour la plupart vêtus de pagnes, ils arboraient néanmoins quelques bijoux ornés de pierres précieuses. Leur chef, dont Jon n’arrivait pas à prononcer le nom correctement, était coiffé d’un antique casque à cornes. Le contrebandier fut presque porté en triomphe jusqu’au village, qui se composait d’habitations vaguement sphériques, bâties à base de peaux, d’argile et de branchages.
Sur la place du village, un grand feu crépitait, alimenté en permanence par de jeunes autochtones qui semblaient prendre leur rôle très au sérieux. Non loin de là, une imposante pierre plate servait d’autel rudimentaire, et avait été décorée de quelques artefacts religieux, visiblement très importants aux yeux des Vehlziens : quelques pierres précieuses de belle taille, des ossements rituels, et une petite pyramide de cristal sombre, aux arêtes recouvertes de fines bandes métalliques dorées.
Le reste de l’espace était occupé par des boules de tissus crasseux, qui faisaient office de coussins, disposés d’une manière anarchique autour de foyers au-dessus desquels des animaux de petite taille étaient en train de cuire.

Le pilote passa un excellent moment et s’empiffra de nourriture, bien qu’elle fut trop épicée à son goût. Il se garda de toucher à l’alcool de Seretil, et préféra s’abstenir de boire l’eau douteuse qui lui fut servie. Autour de lui, la liesse s’était emparée des Vehlziens, sous la forme de danses et de chants. Toujours souriant, Jon se fit la réflexion que la cérémonie risquait de tourner en bacchanale, au train où les choses se passaient.

Mais cela n’arriva pas. Quand de jeunes autochtones s’écroulèrent à terre, leurs aînés raillèrent leur peu de résistance à l’alcool. L’inquiétude se peignit sur leurs traits quand ils avisèrent la bave qui apparut à la commissure des lèvres des endormis, et que des taches d’un mauve de mauvais augure vinrent consteller leurs visages.
Autour de Jon, des adultes basculèrent à leur tour, mains crispées sur le ventre. Des râles de souffrance remplacèrent les cris de joie. Le contrebandier se leva lentement, impassible au milieu de ce chaos, et se tint à l’écart, la main posée nonchalamment sur le holster de son blaster.
Quand tous les Vehlziens furent à terre, Jon enjamba les corps et se dirigea vers l’autel. il avisa le chef des autochtones qui, dans un effort dérisoire, rampait dans la même direction. Jon fut le premier arrivé et s’empara de la pierre pyramidale, avant de s’accroupir face au chef en souriant.
– Que…pourquoi ? demanda péniblement son vis-à-vis, d’une voix pâteuse et hésitante.
– Pourquoi ? Pour cela, répondit simplement le contrebandier en montrant l’objet dans le creux de sa main. Lors de ma première visite, je vous ai identifiés immédiatement comme étant des descendants de Massassi, et j’ai tout de suite reconnu en cette pyramide un holocron Sith.
– Nous…vous…avons fait…confiance.
– Vous croyez vraiment que je trafique de l’alcool pour de minables primitifs ? rétorqua Jon, méprisant. Je suis au service de Darth Ruin, et il paye grassement quiconque lui ramène des artefacts Sith.
Le chef des Vehlziens émit un râle de souffrance, incapable de répondre. Jon se leva et s’éloigna, avant de faire volte-face :
– Merci pour les pierres précieuses, c’est un bonus appréciable, lança-t-il avant de faire le tour des Massassi morts afin de les dépouiller.
Le métier de contrebandier a du bon, pensa-t-il joyeusement. Cette fois-ci, c’est le jackpot : je vais pouvoir prendre une retraite bien méritée.