Chapitre 2 : Endaïlé

Les premières heures de leur voyage passèrent dans une atmosphère maussade : Minos et Parnos ne se parlaient pas beaucoup, chacun ressassant intérieurement les événements qui les avaient conduits à l’exil. La pluie fine et persistante qui ne tarda pas à les accompagner n’aida pas non plus à améliorer leur humeur : elle tomba sans discontinuer et les glaça rapidement jusqu’aux os.
Quand ils avaient vu arriver sur eux les épais nuages gris et noirs chargés de pluie, ils s’étaient empressés de trouver un village, où ils avaient échangé les quelques couronnes sauvées par Parnos pendant leur fuite contre des capes noirâtres, usées mais rembourrées. Contrairement au dire du gros vendeur à l’air affable à qui ils avaient eu affaire, les capes s’étaient avérées perméables.

A leur arrivée à Balkna, neuf ans auparavant, ils n’avaient pas pu faire valoir leurs droits : Parnos, avant de fuir le nord du pays avec le jeune Minos, n’avait pas eu le temps d’emporter une preuve de leur identité. Nul n’avait pris le temps de les écouter. L’invasion de Lul par les forces d’Isenn avait été trop soudaine, sans aucun signe avant-coureur. La désorganisation avait été totale, et les gardes du palais avaient autre chose à faire que d’écouter Parnos plaider la cause de son jeune maître. Le pays était désormais en guerre, et les rapports affluaient au palais, tous plus catastrophiques les uns que les autres. Parnos et Minos n’étaient que des anonymes noyés parmi des milliers d’autres réfugiés. Parnos comprit vite qu’on ne les écouterait pas, aussi prit-il les choses en main afin d’assurer l’avenir de son jeune maître et de lui-même.
Comme il n’avait aucune envie de se lancer dans un travail honnête, surtout au service d’une royauté qui les abandonnait à leur sort, il décida qu’ils se lanceraient dans la carrière de voleurs : le petit Minos avait alors huit ans, et grâce à sa petite taille, il était à même de se glisser dans des endroits inaccessibles à des adultes. Parnos avait également décrété qu’ils changeraient d’apparence et de noms, pour que nul ne puisse faire le rapprochement avec leur vie d’avant : cela permettrait peut-être de préserver l’avenir de Minos et lui laisserait l’occasion de revendiquer son héritage un jour, espérait son serviteur. C’était ainsi qu’ils étaient devenus le Rat et Crâne d’Œuf : il avait veillé par la suite à ce que les cheveux de Minos poussent assez pour qu’ils cachent le plus possible son visage, pour le cas malheureusement bien improbable où il serait reconnu. Lui-même s’était rasé consciencieusement le crâne et s’était laissé pousser une épaisse barbe.
Le gamin s’était lancé dans leur nouvelle carrière avec un enthousiasme débordant, voire suspect, et Parnos avait soupçonné Minos d’y trouver un moyen d’oublier les horreurs qu’ils avaient vécu tous deux lors de leur fuite éperdue des Marches de Lul. Mais son excitation avait aussi sûrement pour origine qu’à son jeune âge, devenir voleur ne pouvait que parler à son imagination.
Leur carrière avait été médiocre : Minos était plutôt maladroit, pour ne pas dire balourd, et Parnos avait vite éprouvé des regrets pour les avoir entraînés dans une telle vie. Mais Minos n’avait pas voulu pas faire machine arrière et ils avaient continué sur cette voie, avec un succès mitigé.
Désormais, le temps de changer à nouveau d’apparence était arrivé. Tous deux savaient que Maarus Tecad n’en resterait pas là, et enverrait ses hommes pour tenter de les retrouver. Avant que le crépuscule n’arrive, ils firent donc halte et se cachèrent dans l’un des nombreux bouquet d’arbres disséminés le long de la route. A l’aide d’une dague, Parnos coupa tant bien que mal les cheveux de Minos, le plus court possible, et se rasa la barbe avec de longs soupirs de soulagement : il n’avait jamais vraiment bien supporté ce nid à poux qui le grattait tout le temps. Pour la première fois depuis huit ans, Il décida également de laisser ses cheveux repousser. A terme, il ne ressemblerait plus en rien au voleur Crâne d’Oeuf. Il s’angoissait juste à l’idée de savoir si, à quarante-quatre ans, il n’allait pas devoir affronter une calvitie disgracieuse.
Ainsi transformés, personne ne serait capable de les relier à leur passé, et ils allaient pouvoir commencer une nouvelle vie. Ils étaient devenus Min et Parn : c’était en effet la terminaison originale de leurs noms qui pouvaient trahir leur origine, et comme Parnos ne désespérait pas voir un jour Minos changer d’avis quand à son implication dans la guerre, il avait insisté pour qu’ils ne fassent toujours pas usage de leurs véritables noms.
Piètres chasseurs et peu habitués à la vie en plein air, ils durent se contenter d’un dîner frugal, composé de baies verdâtres et presque translucides, au goût très amer : le printemps n’était pas encore tout à fait là et elles n’étaient pas mûres. Alors que la nuit allait tomber, Parnos avisa un lapin imprudent non loin de là, et son expertise du lancer de dague fit merveille. Le pauvre animal fut cloué au sol par le jet magistral. Malheureusement pour les deux compagnons, ils n’avaient rien pour allumer un feu, et il y avait des heures que la pluie, nullement décidée à cesser, avait trempé toute la région en profondeur. Le lapin s’avérant immangeable cru, ils abandonnèrent sa carcasse en grognant et en maudissant leur sort. Ils s’enroulèrent du mieux qu’ils purent dans leurs capes miteuses et passèrent une nuit très inconfortable et peu reposante.
Le lendemain, ils reprirent la route le ventre vide, après avoir étiré leurs corps courbaturés. Les conditions climatiques évoluèrent vers midi : la pluie cessa et les nuages laissèrent lentement place à de larges éclaircies. Une brise soutenue balaya les nuages et dans le ciel immaculé, le soleil brilla de tous ses feux. Sa chaleur ne tarda pas à les sécher, et leur humeur s’améliora.
Fait rarissime, Minos fit même des compliments à Parnos.
– Tu sais, Parnos, il faut que je te remercie pour une chose, qui m’a sauvé la vie l’autre jour. Depuis que je suis gamin, tu ne cesses de me répéter l’importance de savoir manier les armes, ce qui ne m’a jamais spécialement attiré par ailleurs. J’ai appris à me battre avec toi parce que tu ne m’as pas laissé le choix, et mes cicatrices sont là pour en témoigner. Mais tout ce que tu m’as fait apprendre de force m’a été essentiel, je m’en rends compte aujourd’hui. Je me suis débarrassé sans mal de Gal Owyn, et il était pourtant considéré par tous comme une lame hors pair. Et je pense également que sa réputation était surfaite.
– Oh non, elle ne l’était pas, jeune maître. J’ai déjà eu l’occasion de le voir combattre, et je peux vous assurer qu’il était aussi bon qu’on le disait. L’explication est ailleurs : vous et moi évoluons tout simplement un cran au-dessus. Les circonstances ont fait que, dans votre famille, les deux dernières générations fournissent des bretteurs de très haut niveau. Tout a commencé avec Kentos, votre oncle : il était tellement doué qu’il a vite intégré le corps des Enkars, la garde royale du roi Darssé, et je vous rappelle que seule l’élite de l’élite peut prétendre à un tel privilège. Votre père Kardanos et moi même nous sommes souvent entraînés avec votre oncle, et il nous a tiré vers le haut comme nous ne l’aurions pas cru possible. Ça a continué à la génération suivante : votre frère Karlmos – qu’Arsanné le Maudit emporte son âme avec lui dans les Dix-Huit Enfers -– a été formé de la même manière par votre père et moi, puis vous par moi. Même votre mère, Dame Nevella, a parfois porté les armes, et vous savez à quel point c’est rare dans cet univers presque exclusivement masculin. Par la force des choses, nous sommes tous devenus des virtuoses, Minos, j’en ai parfaitement conscience, et c’est la raison pour laquelle je vous enjoins de temps en temps à intégrer l’armée royale.
– Je vois ce que tu veux dire, Parnos. Je n’ai réalisé la portée de tes paroles que depuis hier, mais je vois désormais ce que tu veux dire. Mais sache tout de même que ma position sur cette question reste inchangée, et qu’il est inutile d’insister.
Parnos nota avec le plus grand intérêt que Minos n’avait pas élevé la voix en prononçant ses dernières paroles, ce qu’il interpréta comme une évolution positive. D’habitude, évoquer leur intégration possible à l’armée lulienne le faisait immanquablement sortir de ses gonds. Là, pour la première fois, il s’était montré capable de l’aborder sereinement.
L’après-midi, après un nouveau repas insipide de baies, alors qu’ils cheminaient toujours et que le beau temps confirmait son emprise, Parnos se mit à chanter de bonnes vieilles chansons paillardes avec entrain, tandis que Minos se replongeait dans ses pensées. Il ne réussit pas à supporter l’atroce chanteur plus de deux heures et finit par l’apostropher.
– Parnos !
– Oui, jeune maître ?
– La ferme ! J’ai les oreilles qui bourdonnent à force d’entendre tes imbécillités ! Si encore tu chantais juste…
– Allons, Minos, avouez que cela nous fait du bien de quitter un peu Balkna. Ici, on respire du vrai air, on n’a pas l’impression d’être enfermé dans un carcan de vieilles ruelles obscures et puantes des bas-fonds de la capitale ! Je suis sûr que vous ne vous souveniez même plus à quoi ressemblait le soleil, ou…ou… un arbre !
– J’en ai ras-le-bol de ne voir que des imbéciles de lapins et d’oiseaux. Le soleil ? La nature ? Pfeuh, tout ça me fait vomir tellement c’est nul ! Ce serait trop demander d’avoir un peu d’action, de tomber sur une bande de brigands ou de maraudeurs, histoire de s’amuser un peu ?
– Personnellement, je me passe très bien de ce genre d’amusement, comme vous dites. Je n’ai nulle envie qu’on se fasse détrousser, même si on n’a pas grand-chose.
– Qui te parle de se faire détrousser ? Si nous voyons des brigands, nous nous joindrons à eux et alors là, à nous la belle vie !
Parnos soupira en secouant la tête. Il y avait des moments où son jeune compagnon pouvait être insupportable, et il était désespérant de voir à quel point il avait du mal à mûrir.
A ce moment, ils entendirent des éclats de voix non loin de là. Après avoir échangé un regard, ils avancèrent avec circonspection, après s’être assuré que leurs armes étaient prêtes à être dégainées.
La scène qu’ils découvrirent fit retomber l’adrénaline. Quatre hommes s’en prenaient à un cinquième, en contrebas du chemin. Bref, pas de quoi les intéresser. La vie qu’ils avaient mené à Balkna leur avait appris à ne jamais se mêler des problèmes des autres. Et tous deux étaient persuadés que c’était ce genre d’attitude qui les maintenait en vie.
Sans s’arrêter, ils jetèrent donc un œil à peine curieux sur la scène. Les quatre assaillants ressemblaient à des brigands, épées au poing et vêtus de tuniques et de capes en laine à la propreté douteuse. Leurs rires s’entendaient de loin, tandis qu’ils entouraient et brutalisaient leur victime en plaisantant. Ce dernier, un petit homme trapu au crâne rasé, était aux aguets, son regard allant des uns aux autres sans discontinuer, ses mains fébrilement cramponnées à une grosse besace en fourrure qu’il serrait contre lui. Il ne semblait pas être armé.
Ayant dépassé la scène de quelques dizaines de mètres, Parnos se tourna vers son compagnon et se contenta de dire :
– Le pauvre gars n’en a pas pour longtemps, il était déjà plein de sang.
– Ta vue baisse, vieux débris. Ce n’était pas du sang mais deux grandes bandes verticales sur le devant de son pourpoint.
– Deux grosses bandes verticales rouges ? dit Parnos en arrêtant son cheval, l’air soudainement intéressé. Vous en êtes sûr et certain, Minos ?
– Oui, je les ai vu distinctement, pourquoi ?
Au lieu de répondre, Parnos fit faire brusquement volte-face à son cheval et le lança au galop vers les cinq hommes. Il dégaina sa hache et lança un farouche cri de guerre, en ignorant Minos lui crier de s’expliquer. Jurant, celui-ci éperonna à son tour sa monture pour le rejoindre.



Mais Parnos fit soudain stopper net son cheval, au grand étonnement de Minos, qui commençait à s’échauffer : mais à quoi jouait donc cet imbécile ? Il s’arrêta à son niveau et vit que Parnos avait l’air hypnotisé. Ses yeux s’écarquillèrent quand ils tombèrent sur la scène qui fascinait Parnos.
Trois des quatre assaillants avaient lâché leurs armes et porté leurs mains à leurs cous, autour desquels des tentacules de fumée verdâtre s’était enroulé. La drôle de fumée semblait avoir assez de consistance pour étrangler les brigands, et elle sortait de la bouche de l’homme qu’ils tourmentaient. Ce dernier avait rejeté la tête en arrière et fermé les yeux, tandis que des volutes de brume vertes continuaient de jaillir du fond de sa gorge.
Le quatrième brigand tenta de porter un coup d’épée au petit sorcier, mais un tentacule de fumée s’interposa devant sa cible : sa lame s’y ficha et y resta bloquée, malgré tous les efforts du brigand pour la libérer.
Sous les yeux toujours ébahis de Minos et Parnos, les tentacules entourèrent les quatre hommes au niveau de la taille, et ils se mirent à hurler de terreur tandis que les volutes de fumée les décollaient lentement du sol. Ils arrêtèrent de crier quand la mystérieuse fumée les eut déposé dans les plus hautes branches d’un chêne de belle taille. Ils se cramponnèrent comme ils purent et n’osèrent pas bouger avant que la fumée, qui commençait à se dissiper, ait entièrement disparu. Les branches menaçaient à tout instant de casser sous leur poids, et elles ployaient d’une manière inquiétante.
Minos et Parnos sortirent de leur stupeur quand ils se rendirent compte que c’était désormais eux que le sorcier jaugeait du regard, d’un œil peu amène.
S’éclaircissant la gorge, Parnos prit la parole :
– Euh…je…hem…bien le bonjour, messire mage. Nous…nous revenions justement pour vous aider, mais je constate que vous vous êtes très bien débrouillé seul.
– En effet, répondit l’homme d’un ton méfiant. Mais puis-je savoir ce qui m’a valu ce revirement de votre part ? J’ai cru remarquer que vous aviez largement passé votre chemin, avant de changer d’avis ?
– Je…je n’avais pas vu les bandes rouges sur votre habit.
– Et ?
– J’ai souvent vu les mêmes, il y a des années de cela, chez mon maître, dans le Nord du royaume. Tous ceux qui portaient cet habit étaient chaleureusement accueillis chez nous, et, si ma mémoire ne me joue pas de tours, tous ces gens étaient des herboristes du Delnas. Aussi…hem…par…respect…envers le passé, je me suis dit que…
Parnos ne termina pas sa phrase, tout en coulant un regard en biais aussi timide que gêné vers Minos. Celui-ci le regardait d’un air incrédule : il n’avait encore jamais vu un Parnos compatissant et prêt à mettre sa vie en danger pour un étranger. De plus, lui n’avait aucun souvenir de ces herboristes dans la maison de son enfance.
Semblant se détendre, le petit homme leur sourit chaleureusement et leur répondit :
– Et bien, je vous remercie de vos bonnes intentions. Je suis Steillenn, de l’école des Sendaïn du Delnas. Cette école de magie est effectivement celle des herboristes, et je suis venu jusqu’ici pour trouver certaines plantes indispensables à l’exercice de la guérison. Avec la guerre, les besoins des herboristes sont de plus en plus importants, et nous menons en parallèle des recherches sur des plantes très communes, afin de voir si elles peuvent nous être utiles.
– Ah, euh, très bien, fit Parnos, qui ne savait pas trop quoi répondre.
– Et vous allez où, comme ça ? intervint Minos d’un ton un peu trop agressif, énervé par cet échange de politesses, et surtout d’être tenu à l’écart.
– Je rentre au Delnas : le pays est entièrement occupé par les Guzruns d’Isenn, mais il y subsiste quelques enclaves secrètes et libres. Je me rends au port de Milisi, où j’espère trouver un bateau pour franchir le détroit de Remega.
– Vous devriez plutôt aller jusqu’à Endaïlé, reprit Parnos. C’est moins loin et c’est également un port. Nous, c’est là-bas que nous allons, on pourrait y aller ensemble. Vous avez beau savoir vous défendre, mieux vaut voyager en compagnie. Qu’en dites-vous ?
Minos était de plus en plus sidéré par l’attitude de Parnos. Il ne prenait jamais de décisions, laissant toujours ce soin à Minos, et tous deux ne se liaient jamais avec personne, préservant ainsi leur indépendance et leur solitude, auxquelles ils étaient très attachés. Et voilà que pour des bandes de couleurs vues sur un pourpoint, Parnos envoyait aux Dix-Huit Enfers tous leurs principes, répondant à un obscur sentiment de nostalgie. Incroyable ! Minos ne manquerait pas d’en parler à son compagnon, dès qu’ils seraient à nouveau seuls.

Ils n’étaient plus qu’à une paire d’heures d’Endaïlé, même si Steillenn n’avait qu’un âne pour monture. Les deux voleurs eurent beau insister, le mage refusa de voler l’un des chevaux de ses agresseurs, pendant que ceux-ci attendaient sagement en haut de leur arbre le départ des trois hommes avant d’entreprendre une périlleuse descente. Minos et Parnos, eux, ne se gênèrent pas pour fouiller dans les fontes des chevaux et récoltèrent une épée, trois dagues, une masse d’armes, un briquet à amadou, et surtout une grosse miche de pain, un jambonneau et du saucisson. Ils se jetèrent sur ces vivres comme les morts de faim qu’ils étaient, et quand Steillenn refusa de toucher à cette nourriture, ils se gardèrent bien d’insister.
Plus tard dans l’après-midi, ils furent rejoints et dépassés par une dizaine d’hommes armés, qui auraient bien pu être des hommes de Tecad à la recherche des deux fugitifs. En effet, les hommes les dévisagèrent longtemps d’un œil scrutateur, avant de repartir au galop.
Steillenn fut un agréable compagnon de route, du moins pour Parnos. Toujours affable, il parla longuement à ses deux compagnons de la faune et de la flore qu’ils trouvaient sur leur chemin. Il avait tout le temps une anecdote à narrer, toute la passion qu’il vouait à la nature se lisant alors dans ses yeux. Parnos buvait ses paroles, avec un air béat qui ne fit rien pour apaiser les griefs que Minos avait contre lui, et qu’il se ressassait intérieurement.
Enfin, vers la fin de l’après-midi, du haut d’une colline, ils purent voir leur destination. Minos fut déçu de constater qu’il ne s’agissait que d’une vaste bourgade, avec une immense majorité d’immeubles et de maisons de plein pied, la plupart en bois. Seuls trois bâtiments dominaient l’ensemble, dont l’habituel Temple d’Akeydana, la Dame de la Nature vénérée par les Seitrans. A sa vue, Steillenn se signa, en baissant le tête et en posant son poing droit fermé sur son cœur, puis sur son front, avant de se cacher les yeux avec cette même main. Minos se moquait de toute religion et n’esquissa pas le moindre geste. Par contre, il vit avec surprise que Parnos, qu’il avait toujours connu aussi païen que lui, hésita à se signer avant de renoncer en croisant son regard furibond. Décidément, Parnos n’était plus du tout le même depuis leur rencontre avec Steillenn, et ce changement tapait de plus en plus sur les nerfs de Minos. Il était grand temps de se séparer, et que le petit mage prenne son bateau.
Ils traversèrent deux petits villages avant d’arriver à Endaïlé même, entourés par d’immenses champs céréaliers. Minos fut interloqué de voir que toutes les maisons, comme celles d’Endaïlé qui se devinaient au loin, étaient bâties en bois. A Balkna, cela faisait quinze ans qu’un décret royal avait interdit ce genre de constructions, suite à la Semaine Rouge, pendant laquelle une grande partie de la capitale, alors largement dominée par les constructions en bois, était partie en fumée, tous Quartiers confondus. Le torchis, ou la pierre pour ceux qui pouvaient se la payer, avaient alors fait leur apparition.
Les villageois avaient l’air contents de leur sort, ce qui était assez déconcertant pour Minos et Parnos. Ils arrivaient de Balkna, où tout le monde avait la mine grave des gens en sursis, la capitale étant une cible militaire essentielle pour l’ennemi. De plus, ils ne fréquentaient que la lie de la société qui traînait dans les Bas Quartiers et qui, menant le plus souvent une vie misérable, n’avait pas du tout matière à sourire et à se réjouir de quoi que ce soit. La seule préoccupation là-bas était la survie, coûte que coûte. Confrontés à cette atmosphère si nouvelle pour eux, ils se sentaient plus que jamais isolés et déracinés, étrangers.
Les choses changèrent quand ils arrivèrent à Endaïlé. La ville n’était pas ceinte de murailles, et il n’y avait même pas une porte ou un point de passage particulier pour en symboliser l’entrée. Une simple route en terre, assez large pour laisser passer quatre chariots de front, en faisait office. De grands chênes se dressaient de part et d’autre avant de laisser place aux habitations, et les ornementations que Minos et Parnos découvrirent dans les arbres leur firent se demander si c’était vraiment eu une bonne idée de venir jusque-là.
Sur chaque chêne se balançaient plusieurs corps pendus. Il y en avait des dizaines, peut-être même des centaines, dont certains dans un état de décomposition avancé. Tous avaient les mains liées dans le dos. Une pancarte avait été clouée sur la poitrine de chaque pendu, sur laquelle avait été inscrite la raison de la pendaison. Minos et Parnos s’inquiétèrent de voir le nombre de pancartes « voleur », qui semblait dépasser celles où il était noté « assassin » et « escroc ». ils en vinrent à se poser de sérieuses questions sur la manière dont la justice était rendue à Endaïlé quand ils découvrirent des pancartes « ivrogne », « tête de fouine » ou encore « moche » et autre « oreilles trop décollées ».
Recroquevillé sur sa selle, Steillenn regardait les victimes d’un air triste et compatissant. Ses deux compagnons étaient blêmes : comment se fondre dans une foule de voleurs si ceux-ci n’existaient pas ailleurs qu’au bout d’une corde ?
Une fois qu’ils eurent dépassé les arbres lugubres et furent entrés dans la ville, où les gens arboraient un air maussade et des guenilles en guise de vêtements, Steillenn leur fit des adieux chaleureux, que Parnos lui rendit sur le même ton, tandis que Minos lui grommelait quelques mots qu’il tenta de faire passer pour aimables en les agrémentant d’une grimace qui se voulait être un sourire.
A peine fut-il hors de vue que Minos s’en prit vertement à Parnos :
– Bon, à nous deux, maintenant. Qu’est-ce que c’est que cette ville de merde dans laquelle tu nous a emmené ?
– Bin…elle n’était pas comme ça la dernière fois que je l’ai traversé.
– Et c’était il y a combien de temps ?
– Une bonne vingtaine d’années. Tout le territoire était libre, en ce temps là. Un décret royal avait autorisé les paysans à défricher la vieille forêt qui courait jusqu’à la mer, et il leur avait même donné l’autorisation de constituer leur propre communauté, sans avoir à subir l’égide d’un seigneur.
– Pas de seigneur ? Cela prouve encore une fois, s’il en était besoin, la stupidité de la royauté de ce pays !
– Les paysans avaient alors élu leurs propres dirigeants et leur communauté avait prospéré tranquillement. C’était un havre de paix, où l’autosuffisance fut vite atteinte, et où la culture s’installa bientôt, avec beaucoup de théâtres ambulants d’abord, puis de spectacles divers, avant que des écoles de pensée ne prennent le relais.
– Passionnant. Tout à fait ce qu’il nous fait ! Des écoles de pensée, tu dis ? Génial, on va se trouver un maître théologien et débattre avec lui afin de déterminer dans lequel des Dix-Huit enfers nous finirons toi et moi à notre mort !
– Euh…non, jeune maître. Cette culture était surtout destinée à une élite qui n’est pas restée longtemps dans la ville. Sans résidence comtale ni temple d’un Maître Officiant, la culture ne peut pas s’implanter durablement.
– Tu m’en diras tant ! J’ignorais que tu étais aussi savant !
– Euh…oui…bref. : la ville a ensuite continué à se développer, attirant des gens de condition plus modestes. Je n’en sais pas plus, et c’est suite à ces informations que nous sommes là. Je pensais que cette ville ressemblait à Balkna, mais en plus petit.
– En fait, tu ne sais rien, imbécile ! Suis-moi, pauvre type, je vais te montrer, moi, comment on se renseigne sur un endroit !
Parnos ne put s’empêcher de s’inquiéter. Quand Minos commençait à s’énerver, il avait tendance à agir de manière inconsidérée, et quasiment à chaque fois ils se retrouvaient dans les ennuis jusqu’au cou, avant même d’avoir eu le temps de dire « ouf ». A entendre Minos, ce n’était pourtant jamais sa faute.
Minos mit son cheval au trot, l’air conquérant, en balayant la rue du regard. Il trouva vite ce qu’il cherchait. Une auberge, devant laquelle une longue rampe servait à attacher les chevaux. Une petite dizaine de bêtes y cohabitait présentement, sous l’œil vigilant de quelques hommes vêtus de cottes de maille et dont la tête était coiffée d’un casque conique. L’expression peu amène de leur visage renseigna Minos sur leur métier : il s’agissait de la milice de la ville, quelle que fut le nom qu’elle se donna. Tous les gardes avaient le même air, quel que soit le pays, quelle que soit la ville.
Il alla jusqu’à la rampe en les ignorant royalement, descendit de cheval et l’attacha, suivi comme son ombre par un Parnos nerveux et silencieux, prêt à recoller les morceaux des catastrophes que Minos risquait de déclencher. Ils se dirigeaient vers la large ouverture sans porte de l’auberge quand quelqu’un s’en fit éjecter d’un vol plané impressionnant. La personne en question se reçut lourdement à terre et, le souffle coupé, mit quelques secondes à se relever, avec une démarche titubante et un air absent qui rendait assez bien compte d’un état d’alcoolémie très avancé. Sans un mot, mais avec le sourire satisfait des gens récompensés par leur patience, deux des gardes rejoignirent l’homme et, l’empoignant chacun par un bras, l’emmenèrent vers les chênes des pendus. L’un des gardes avait une pile de pancartes en bois à ses pieds. Il fouina dedans et en sortit une qu’il exhiba fièrement aux passants qui s’étaient arrêtés, intéressés par l’incident. On pouvait lire « ivrogne » dessus. Fourrant la pancarte sous son bras, il s’empara du marteau qui pendait à sa ceinture, ainsi que d’un clou, enroulé autour d’une ficelle et qu’il portait en collier avec une dizaine d’autres.
L’homme éméché comprit à ce moment là quel sort l’attendait et, soudainement dégrisé, se mit à beugler son innocence. Il ne fit qu’attirer l’attention sur lui, et un cortège joyeux se mit à suivre l’homme et son escorte : une pendaison était visiblement la distraction favorite des gens du cru…
– C’est ça, les troupes de théâtre ambulantes dont tu me parlais ? fit remarquer Minos d’un ton railleur.
Parnos s’abstint de répondre au sarcasme, et ils entrèrent dans l’auberge en jouant des coudes, plusieurs clients s’étant postés à l’entrée pour profiter du spectacle offert par la pendaison.



L’espace d’un instant, les deux voyageurs se crurent revenu dans une bonne vieille taverne de leurs chers Bas Quartiers. Il y régnait une chaleur suffocante, une odeur persistante de sueur, et de nombreuses volutes de fumée indiquaient la présence de marins, seule catégorie sociale de Lul à fumer cette drôle de plante qui arrachait la gorge et qu’ils appelaient « tabac », substance qu’ils ingéraient par le biais d’un petit objet en bois doté d’un bec, nommé « pipe ». De drôles de gens, ces marins. Et pas très commodes en règle générale. Rien ne manquait au tableau : les braillards se vantant d’improbables exploits, les éméchés pousseurs de chants graveleux, quelques malades cuvant tranquillement, assis ou même allongés dans la saleté repoussante du sol.
Personne ne fit cas de l’arrivée des deux nouveaux venus. Minos se fraya un chemin jusqu’au comptoir, où il se fit d’autorité une place, en lançant un tel regard arrogant aux gens qu’il poussait que pas un ne lui chercha noise. Parnos le suivait toujours, tous les sens en éveil. L’aubergiste surgit comme par enchantement : le fait qu’il les ait repéré si vite en disait long sur son professionnalisme, estima Minos, amusé par tant de célérité.
– Qu’est-ce qu’ils boivent, les inconnus ? fit l’aubergiste en passant par réflexe un coup de torchon crasseux sur le comptoir à la couleur indistincte.
– Torfen, répondit Minos. Se pensant malin, il estimait que commander une boisson forte ne pouvait que leur apporter de l’estime ici. Il connaissait par expérience les codes de comportement à adopter dans ce genre d’endroit.
Minos surprit le drôle de regard que lui lança l’aubergiste, avant qu’il ne s’affaire sous son comptoir pour trouver de quoi satisfaire son client. Quel faux pas ai-je commis ? s’interrogea Minos, vaguement mal à l’aise. Bah, si c’est le cas, je le saurais bien assez tôt.
Dès qu’il fut servi, et sans prêter attention à Parnos, sentinelle toujours silencieuse se tenant un peu à l’écart, il passa à la phase suivante de son plan « renseignements ». Il ne s’était pas installé n’importe où le long du comptoir, mais à côté d’un homme à peine plus âgé que lui. Il avait des cheveux blonds bouclés et de grands yeux verts lui mangeaient le visage. Des pommettes hautes, des lèvres fines, un menton pointu et un sourire angélique complétaient le tableau. Il avait ce que certains auraient qualifié de « bonne tête », mais selon les critères de Minos, ce type était plutôt à ranger dans la catégorie « niais de service », et cela lui convenait très bien. Il entama la conversation.
– Salut bonhomme. Dis donc, elles sont sympa les rangées de chênes à l’entrée de la ville !
– Ouais, si on veut. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? demanda-t-il benoîtement en montrant la boisson de Minos.
– Torfen.
– Quoi ? Le patron a cette boisson pour fillette dans son bar ? ricana le jeune. C’est un véritable scandale, ajouta-t-il en regardant Minos d’un air moqueur.
Minos comprit alors quel faux pas il avait commis : le torfen était la boisson des hommes, des vrais, mais à Balkna seulement. Autre lieu, autres mœurs : il devait y avoir l’équivalent local à Endaïlé, mais naturellement considéré comme plus fort et meilleur, suprématie régionale oblige ! En se maudissant intérieurement, il reprit innocemment :
– Je pensais que c’était ce que je trouverais de plus fort ici. Mais s’il y a mieux, je suis preneur. Je n’ai jamais été très fan de cette pisse d’âne.
Il prit son courage à deux mains et but son verre d’un trait. Bien qu’il eut la gorge en feu et les larmes prêtes à perler, il parvint par miracle à éviter de grimacer ou de tousser, ce qui était essentiel pour se faire une réputation, et enchaîna aussitôt :
– Alors, dis-moi, qu’est-ce qu’il faut commander ici pour vraiment étancher la soif et nettoyer les boyaux ? Naturellement, je t’en paye un.
Les yeux brillants de plaisir anticipé, le jeune se tourna vers l’aubergiste et lui lança :
– Patron ! Du Remonte Tripes !
Minos faillit éclater de rire. Remonte Tripes ! Ô Lommé, où est-ce que ces bouseux avaient été pêcher un nom pareil ? Comme il était très rare que les noms de boissons correspondent à leur contenu, Minos se détendit un peu, apaisé aussi par le torfen qui faisait son effet.
Le patron revint avec une cruche en terre, qu’il posa entre les deux jeunes hommes, et lança un nouveau regard inquisiteur à Minos, comme s’il voulait lui faire comprendre qu’il n’était pas dupe de sa petite comédie. Minos fit comme si de rien n’était. Par contre, il regarda avec curiosité son nouvel ami leur verser une bonne rasade dans des verres en argile grossièrement taillés. La boisson avait une couleur verdâtre, surmontée d’un peu d’écume blanche. Elle ressemblait à de l’eau de marécage, selon Minos, mais son acolyte but son verre d’un trait, avant de faire une magnifique grimace indiquant à quel point le Remonte Tripes devait avoir un goût atroce. C’était partout toujours la même chose ! Avec les boissons considérées comme étant des « vraies » boissons, on pouvait se permettre une grimace, et recevoir en échange des regards indulgents qui diraient « tu fais peut-être la grimace, mais tu l’as bu comme un homme ». C’était primaire mais c’était ainsi, s’amusait Minos. Il but son verre à son tour, d’un trait lui aussi.
Ô Lommé ! Que c’était infect ! Imbuvable ! Répugnant ! Minos crut qu’il allait mourir sur le champ ! Le liquide maudit descendait à peine dans son gosier qu’il sentit qu’il ne restait plus une goutte de salive dans sa bouche, comme s’il avait bu des litres d’eau salée ! Il sentit ensuite son œsophage se contracter brusquement puis se dilater, comme s’il allait éclater. Et son estomac ! Il le sentit descendre en instant jusque dans ses sandales, avant de remonter d’une manière foudroyante à sa gorge. Il se mit à vomir tant et tant, en ayant l’impression qu’il ne pourrait jamais s’arrêter. Le pire dans cette situation était d’entendre l’hilarité générale qu’il avait ainsi provoqué, ruinant toutes leurs chances de se rapprocher de ces types !
Plié en deux, il vit deux marins costauds s’approcher de lui, l’œil mauvais, tandis qu’il n’avait pas la force d’esquisser le moindre geste. Il comprit quel sort l’attendait : il allait être jeté de l’auberge, offert en pâture aux gardes qui attendaient dehors. Recommençant à se maudire intérieurement, il se voyait déjà traîné vers un arbre, quand il vit une silhouette s’interposer, main posée sur la garde de sa hache. Ce bon vieux Parnos !
Il contourna Minos et se servit à son tour un verre de Remonte Tripes. Il le vida d’un geste négligent, et à son expression, on eut cru qu’il venait de boire un verre d’eau. C’était un grand mystère pour Minos : ce type qui ne ressemblait à rien était capable de boire n’importe quel alcool, à n’importe quelle dose, sans avoir l’air d’en subir la moindre conséquence. En l’occurrence, ce talent allait peut-être leur sauver la vie à tous les deux.
Les deux marins s’arrêtèrent, indécis. A leurs yeux, le jeune ne valait rien, mais son compagnon, lui, semblait digne de plus d’estime. Tout autour d’eux, le volume des conversations avaient baissé d’un cran, beaucoup de clients s’intéressant à la situation.
– Cette boisson n’a pas beaucoup de goût, fit dédaigneusement Parnos en se tournant vers le comptoir.
Posant son verre, il prit la cruche et la porta à ses lèvres. Sous les yeux admiratifs des autres clients, il la vida intégralement, avant de la reposer doucement. Il se tourna à nouveau vers les deux marins, fit craquer les jointures de ses mains, et leur dit en souriant :
– Vous désirez, messieurs ?
– Le branleur qui t’accompagne a gagné un tour dehors, les pieds devant. C’est la règle, ici, fit l’un d’eux d’une voix pâteuse, avec une lueur torve dans les yeux.
– Et bien, venez le chercher, si vous en êtes capables !
Du grand art, se dit Minos, qui commençait doucement à récupérer malgré des vertiges persistants allant et venant dans sa tête. Le ton sur lequel Parnos venait de parler était très doux, et il tira lentement sa hache de son fourreau, sous le regard scandalisé de l’assistance.
– Pas de combat à l’arme blanche, c’est la règle ici ! rugit l’aubergiste d’un ton féroce.
Souriant toujours, Parnos la posa sur le comptoir en répondant :
– Vous avez raison, ce serait vulgaire.
Il défit l’attache de sa cape, qu’il laissa tomber à terre, et se dirigea vers les deux marins d’un pas sûr, comme pressé d’en finir, sourire arrogant aux lèvres et bras ballants le long du corps. Les deux hommes, bien qu’un peu décontenancés par cette attitude, se reprirent vite et se mirent en garde, faisant saillir les muscles de leurs bras puissants. Parnos ne ressemblait à rien à côté d’eux. Il se mit vaguement en garde et attendit qu’ils prennent l’initiative.
Le premier s’avança et décocha une série de crochets, des deux mains, que Parnos esquiva sans peine, en bougeant la tête ou en faisant des petits sauts en arrière. Ce petit jeu se poursuivit jusqu’à ce que Parnos sente le comptoir juste derrière lui. Il attendit la série suivante de crochets. Son adversaire ne brillait pas par son intelligence tactique et Parnos avait pu voir qu’il faisait toujours le même enchaînement, sans la moindre imagination : droite, double gauche, droite, gauche, droite. Encore une fois, il attaqua de la même manière, et Parnos esquiva toutes les attaques sauf la dernière : quand le coup de poing droit de son adversaire se dirigea vers lui, il empoigna le bras de l’homme avec l’aide de ses deux mains tout en sautant à la verticale. Il détendit en même temps sa jambe droite pour asséner un formidable coup de genou à la tempe du marin, qui s’écroula comme un pantin désarticulé et sans émettre le moindre bruit.
– Au suivant, lança joyeusement Parnos qui ne semblait même pas essoufflé, et donnait l’impression de participer à un joute amicale.
Cette fois-ci, c’est Minos qui s’interposa.
– Merci, Parn, mais comme je suis la cause de tout ceci, le deuxième est à moi.
Ces paroles, que Minos prononça avec une main posée sur l’estomac, avait pour but de continuer à redorer leur blason, ou plutôt le sien, mais Parnos et lui étaient trop liés pour être capables de dissocier leurs destins. Il devait montrer à tous que la faute qu’il avait commise n’était qu’un incident mineur et qu’il capable de se rattraper sans aide.
– Très bien, jeune maître. Il pourrait même avoir une chance contre vous, affaibli comme vous l’êtes, répondit Parnos en mêlant à son ton juste ce qu’il fallait de mépris.
Minos fut le seul à surprendre une lueur d’inquiétude dans ses yeux, à laquelle il répondit par un clin d’œil complice.
Il se tourna ensuite vers son adversaire, déjà en garde et très méfiant.
– Regardez bien, tas de pouilleux ! Dans cinq secondes, c’est terminé ! claironna Minos d’une voix puissante, avec une arrogance qui fit lever les yeux de Parnos vers le ciel, dans une prière muette à Lommé, le père de Lul. Ce sale gosse était vraiment intenable ! Il ne manquerait plus qu’il morde la poussière, maintenant !
Minos s’avança d’un pas décidé, et au premier coup que tenta de lui donner son adversaire, il se laissa tomber sur sa main gauche en pivotant. Il put ainsi décocher un coup de pied qui faucha le marin derrière les genoux. Celui-ci tomba à la renverse tandis que Minos, qui s’était déjà remis debout, tournait le dos à son adversaire et se laissait tomber sur lui en lui assénant un puissant coup de coude qui fit craquer des côtes. Le marin hurla mais évita tout lmouvement et Minos, après un roulé-boulé, se releva en s’époussetant négligemment et en toisant les clients de la taverne, un petit sourire aux lèvres. Pas de doute, cette fois-ci il ne voyait plus que du respect dans les regards qu’il croisait. Ou presque…
Quand cinq marins se levèrent lentement du fond de la salle, un grand silence s’abattit dans l’auberge, et la place fut dégagée comme par enchantement entre eux et Minos et Parnos. Le sourire de Minos disparut, et Parnos soupira en secouant la tête, avec un air sur le visage qui voulait dire « je l’avais bien dit ! ». Ils s’arrêtèrent face aux deux voleurs, leur chef en tête. Il était de taille modeste, le sommet de sa tête arrivant à peine à la hauteur du menton de Minos. Son visage bronzé était buriné par des années passées sur les mers, et son crâne était dégarni au-dessus de son front haut. Il avait en outre une barbe épaisse, qui rappelait celle de Parnos à Balkna, et un charisme certain émanait de sa personne. Il se dégageait de sa personne une assurance et une confiance en soi qui firent sentir à Minos et Parnos qu’il s’agissait d’un personnage à l’autorité indiscutée dans ce lieu. Il mit les mains sur ses hanches et de leur lancer d’une voix forte :
– Dites donc, les enfants, avec le bordel que vous venez de semer, il manque deux hommes à mon équipage et j’appareille cette nuit. Je fais comment, moi, maintenant ?
– Chacun ses problèmes, mon vieux, rétorqua Minos sans se laisser démonter. Tes petits gars n’avaient qu’à rester sagement à leur place au lieu de jouer aux bravaches.
– C’est pas faux, ça, petit. N’empêche que je vous tiens quand même pour responsables. Mais j’ai une solution qui pourrait bien arranger tout le monde.
– Laquelle ?
– Vous pourriez tout simplement les remplacer.
– Tu te fous de nous, barbu ? s’esclaffa Minos. Tu trouves vraiment qu’on a des têtes de marins ?
– Avec le genre de pêche qu’on pratique, il vaut mieux être muni de ça, dit-il d’un ton mystérieux en montrant l’épée dissimulée sous la longue cape qu’il portait sous sa tunique terne.
Minos et Parnos se consultèrent silencieusement du regard. Comme d’habitude, Parnos baissa les yeux, résigné, sachant très bien ce que Minos allait répondre au marin.
– Alors on deviendrait pêcheur ?
– Ouais.
– Et le poisson auquel on s’attaquerait doit être pêché à l’épée ?
– Cela se pourrait bien.
– Et il se défend aussi avec une épée, ce mystérieux poisson ?
– Cela se pourrait bien.
– Enchanté de faire votre connaissance, conclut Minos en lui tendant la main. Je vous présente Parn, et moi je suis…
– …Wintrop, le coupa précipitamment Parnos, qui eut le plaisir de voir s’allumer une lueur furibonde dans les yeux de Minos. Dans le langage secret de leur Maison, ce nom voulait dire « stupide ». Ni l’un ni l’autre ne remarquèrent le regard qu’échangèrent deux des membres de l’équipage, visiblement des Aigers, en entendant ce nom.
– Je suis le capitaine Valieri. Enchanté de vous avoir à bord.
Ils échangèrent des poignées de main fermes pour sceller leur accord. Alors que tout le monde retournait à ses occupations, Parnos vit du coin de l’œil que les deux malheureux marins battus par Minos et lui étaient jeté sans ménagement de l’auberge, sous le regard impitoyable du capitaine Valieri. Quelques clients se dirigèrent en riant vers l’entrée, dont le jeune avec qui Minos, non, Wintrop, avait sympathisé en arrivant. De là, ils verraient la pendaison, en devisant gaiement.
Où cela va-t-il nous mener ? se demanda Parnos. Et quand je pense que ni le môme ni moi ne savons nager…