Varia

13 août 2010

L'écologie a-t-elle besoin d'une morale ?

À propos de La communauté des êtres de nature par Hicham-Stéphane Afeissa :

« Il est vraiment dommage que les conséquences de ce positionnement ne soient pas explorées plus avant ; s’en remettre in fine à l’intuition morale et abandonner tout espoir de construire une éthique objective nous place devant l’alternative suivante : ou faire de l’éthique environnementale une sagesse privée, une sorte d’exercice spirituel visant à développer notre sensibilité à la valeur de la nature et notre sens du respect de celle-ci, ou renoncer au principe même de l’État de droit, qui veut que la norme, traduite dans la loi, soit explicite, et le moins possible soumise à interprétation subjective.

On retrouve dans cette difficulté le malentendu analysé au début de l’ouvrage : ce n’est pas le principe d’une éthique environnementale (le fait qu’il y ait un enjeu moral dans nos rapports avec notre environnement) qui fait problème, mais sa place et son rôle en tant qu’instrument ou référence politique. Si l’éthique environnementale en reste à l’intuition, quelle revendication politique peut-on espérer fonder sur elle ? »

L’écologie a-t-elle besoin d’une morale ?

11 août 2010

Jaime Semprun (1947-2010)

« Jaime Semprun, né le 26 juillet 1947, est mort le 3 août 2010. Il avait soixante-trois ans.

Ses premiers ouvrages – La Guerre sociale au Portugal (1975), Précis de récupération (1976), La Nucléarisation du monde (L’Assommoir, 1980, rééd. 1986) – parurent aux éditions Champ Libre. Il collabora épisodiquement à la revue L’Assommoir (1977-1985).

En 1984, il prend l’initiative de fonder l’Encyclopédie des Nuisances, qui paraît en quinze fascicules jusqu’en 1992. En 1993, il lance les Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances (EdN), où il publie notamment des ouvrages de Baudouin de Bodinat, Theodore Kaczynski, Jean-Marc Mandosio et René Riesel, ainsi que des textes d’auteurs plus anciens, allant de Tchouang Tseu à George Orwell et Günther Anders (en coédition avec les éditions Ivrea pour ces deux derniers). Il y fait également paraître ses propres ouvrages : Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes (1993), L’Abîme se repeuple (1997), Apologie pour l’insurrection algérienne (2001), Défense et illustration de la novlangue française (2005), Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (2008, en collaboration avec René Riesel).

« Nous n’attendons rien d’une prétendue “volonté générale” […], ni d’une “conscience collective des intérêts universels de l’humanité” qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se former, sans parler de se mettre en pratique. Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation. Beaucoup mieux selon nous que si nous en perpétuions ostensiblement la rhétorique ou la mécanique conceptuelle, nous pensons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véridique dans la critique sociale qui nous a pour notre part formés, il y a déjà quarante ans. » (Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, p. 11.)

« Ainsi ne s’est-il jamais cru meilleur que les combats de son temps, et a-t-il su y participer pour les rendre meilleurs : il est donc forcément très mal vu des impuissants, des moralistes et des esthètes. » (L’Abîme se repeuple, p. .) »

Communiqué des Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 9 août 2010

« Jaime Semprun était de ceux qui disent non. Qui sont contre. Pour qui la critique sociale est une nécessité vitale. De l’aventure situationniste menée dans les années 60 par Guy Debord et sa bande, et dont on sait qu’elle fut alors la seule à conduire une pensée radicale, novatrice, tranchante, « L’Encyclopédie », d’abord revue plus maison d’édition, fût le seul surgeon vivace : là s’entêtèrent quelques esprits libres à mener une critique foudroyante de la société industrielle et de ses mécanismes, et de ses pseudo-évidences. On n’arrête pas le « progrès » ? Jaime et ses amis l’analysaient, perçaient son bluff, s’inscrivaient contre le nucléarisme, contre le TGV et son despotisme de la vitesse, contre la Très Grande Bibliothèque, contre les éoliennes, etc. Et argumentaient. Dans le camp d’en face, rien d’autre qu’une pensée magique (« Le progrès, c’est forcément bien ») et l’increvable mystique de la croissance. Chez eux, l’exercice de la raison, le déboulonnage des idoles, la volonté d’en finir avec la fausse conscience généralisée. »

Jean-Luc Porquet, Quand un ami s’en va, in Le Canard Enchaîné, n° 4685, 11 août 2010.

29 juillet 2010

Le projet caractère

« Les 30 dernières années ont vu la résurgence de l’intérêt porté au caractère, en particulier dans les domaine de la psychologie, de la philosophie et de la théologie. Ce travail a mis en évidence de nombreuses questions stimulantes telles que :

(i) Les traits de caractères comme l’honnêteté ou la compassion existent-ils réellement ?

(ii) S’ils existent, sont-ils répandus et qu’est-ce qui sous-tend leur nature psychologique ?

(iii) Les traits de caractère comme les vertus doivent-ils être la pièce maîtresse de nos meilleures théories morales ?

(iv) Comment devons nous améliorer notre caractère et surpasser nos défauts ?

(v) Pour les théologiens, la réflexion à propos des caractères divins et humains doit-elle être centrale à l’éthique théologique ?

Le but du Projet Caractère est d’aborder ces questions et un tas d’autres et promouvoir ainsi de nouvelles avancées dans l’étude du caractère. »

The Caractere Project

On va enfin savoir s’il faut accepter ou rejeter l’éthique des vertus.

Jacques Bouveresse refuse la Légion d’honneur

« Madame la ministre,

Je viens d’apprendre avec étonnement par la rumeur publique et par la presse une nouvelle que m’a confirmée la lecture du Journal officiel du 14 juillet, à savoir que je figurais dans la liste des promus de la Légion d’honneur, sous la rubrique de votre ministère, avec le grade de chevalier.

Or non seulement je n’ai jamais sollicité de quelque façon que ce soit une distinction de cette sorte, mais j’ai au contraire fait savoir clairement, la première fois que la question s’est posée, il y a bien des années, et à nouveau peu de temps après avoir été élu au Collège de France, en 1995, que je ne souhaitais en aucun cas recevoir de distinctions de ce genre. Si j’avais été informé de vos intentions, j’aurais pu aisément vous préciser que je n’ai pas changé d’attitude sur ce point et que je souhaite plus que jamais que ma volonté soit respectée.

Il ne peut, dans ces conditions, être question en aucun cas pour moi d’accepter la distinction qui m’est proposée et – vous me pardonnerez, je l’espère, de vous le dire avec franchise – certainement encore moins d’un gouvernement comme celui auquel vous appartenez, dont tout me sépare radicalement et dont la politique adoptée à l’égard de l’Éducation nationale et de la question des services publics en général me semble particulièrement inacceptable.

J’ose espérer, par conséquent, que vous voudrez bien considérer cette lettre comme l’expression de mon refus ferme et définitif d’accepter l’honneur supposé qui m’est fait en l’occurrence et prendre les mesures nécessaires pour qu’il en soit tenu compte.

En vous remerciant d’avance, je vous prie, Madame la ministre, d’agréer l’expression de mes sentiments les plus respectueux. »

Jacques Bouveresse, lettre transmise à son éditeur Agone

Et oui, tout le monde n’est pas obligé d’avoir une mentalité de valet.

5 juillet 2010

Les intellectuels et les responsabilités de la vie publique

« Là encore, j’ai le sentiment de ne pas avoir grand chose à en dire au-delà de banalités d’ordre moral. Imaginons que je rencontre un enfant affamé dans la rue, et que j’aie la possibilité de lui offrir quelque chose à manger. Suis-je moralement coupable si je refuse de le faire ? Suis-je moralement coupable si je choisis de ne pas faire quelque chose que je pourrais faire facilement, sachant que selon l’Unicef mille enfants meurent chaque heure de maladies qu’on sait prévenir ? Ou sachant que le gouvernement de ma propre « société libre et ouverte » est engagé dans des crimes monstrueux qu’on pourrait aisément minimiser ou interrompre ? Est-il seulement envisageable de débattre de telles questions ? Les propos que vous citez n’impliquent rien de plus.

L’idée que les responsabilités morales sont accrues d’autant que les personnes concernées « ont les ressources, l’habitude, les commodités et les occasions de parler et d’agir efficacement » semble au-delà de toute controverse. Cela n’est propre en rien au milieu universitaire, excepté que ceux qui y évoluent tendent à être singulièrement privilégiés dans les domaines que nous venons d’évoquer. Et les responsabilités de ceux qui vivent dans une société plus libre et plus ouverte sont, de manière évidente, plus importantes que pour ceux qui doivent payer de leur personne leur honnêteté et leur intégrité. Si les commissaires politiques de la Russie soviétique ont accepté de se soumettre au pouvoir étatique, ils purent au moins plaider les circonstances atténuantes pour tenter de justifier leur comportement. Leurs homologues des sociétés plus libres et plus ouvertes ne peuvent plaider que la lâcheté. »

Entretien avec Noam Chomsky

←  ⋅  page 8 de 178  ⋅  →