LXXV

 

 

    Voilà donc la décision prise sans que je puisse m’exprimer plus avant.

    Alors que je tente de protester de la situation auprès de mon ami Paillasse (oui, je devais apprendre son nom un peu plus tard et oui, ça ne s’invente pas. Enfin si. Mais non. Bref, je me comprends), il me rétorque sèchement de rester à ma place : d’ici les élections, mon statut de dieu vivant m’est retiré… et je ne le récupérerai qu’en cas de victoire.

    Et si je perds, on me découpe en morceaux. Je soupire. Dommage que je n’ai pas déjà la reine des gueules de bois, sinon je pense que je me serais saoulé.

    En tout cas je trouve cette situation super scandaleuse. Comme s’il y avait besoin d’un vote pour voir en moi un être supérieur…

 

    Dans la démocratie de ces autochtones, en cas de référendum engageant l’avenir de toute la communauté, chaque camp est représenté par une sorte de porte-parole, figure de proue des idées défendues par son groupe.

    Ainsi, mon ami Paillasse prend la tête de ceux qui estiment que je suis un dieu. L’actif qui a remis mon statut en cause, lui, mène les tenants de l’opinion selon laquelle il faut me rendre normal. Il s’appelle Bras-de-Pierre.

    Il tire son nom du jeu viril connu sur tous les mondes civilisés sous le nom de « bras de fer », mais vu qu’ici, ils sont trop primitifs pour savoir travailler le fer, ce qu’ils ont de plus solide en équivalent c’est la pierre.

 

    Qui dit campagne électorale dit affichage. Mais si les Moitiéens (oui, c’est le nom de ce peuple, et la planète s’appelait Deuxdemimoitié avant que ses hémisphères nord et sud, côté droit, soient pulvérisés par une mégagrosse météorite ; du coup, maintenant, elle ne s’appelle plus que Mimoitié) savent lire et écrire l’aurebesh, ils ne savent pas fabriquer de papier. Heureusement, il leur reste les arbres pour s’exprimer.

 

    Au cours de cette campagne qu’on va narrer au passé parce que c’est plus facile pour suivre son déroulement, mes partisans gravèrent mes initiales sur nombre de sapins. Mes opposants ne se foulèrent pas : ils se contentèrent de barrer mes initiales derrière mes partisans. Puis mes partisans entourèrent mes initiales barrées d’un grand cœur. Alors mes opposants firent une croix géante sur ce nouveau sigle.

    Tout naturellement, puisque mes partisans n’avaient plus d’idée pour contrer cette croix, ils en vinrent aux mains avec mes opposants, ce dont je leur sus gré. Mais comme la majorité des actifs, plus forts physiquement, plus robustes, étaient dans les rangs ennemis, les miens se prirent des branlées avant de décider que le verbe était plus fort que l’épée qu’ils n’avaient pas encore inventés, et que se battre était réservé aux gros bourrins qui ne savaient pas s’exprimer de manière civilisée. Les gros bourrins en question affublèrent dès lors mes partisans du surnom de « lopettes », et pas un ne moufta pour ne pas se prendre une nouvelle branlée.

 

    Paillasse ne cessa de propager l’idée selon laquelle j’étais un dieu, et que si on ne votait pas pour moi, mon courroux divin risquait de s’abattre sur eux tous. Lors de ces occasions, je l’accompagnais pour donner plus de poids à ses paroles, même s’il m’avait interdit de prendre la parole : ça aurait été contraire à leurs lois en matière de campagne électorale, vu que j’étais l’enjeu du vote.

    Par contre, dès qu’il parlait de mon éventuel futur courroux divin, je fronçais les sourcils et prenait l’air méchant, histoire de bien faire comprendre à tous ceux qui l’écoutaient qu’ils feraient mieux de faire gaffe à ce qu’ils allaient voter.

    Paillasse était un homme politique rompu, comme je m’en aperçus vite : il n’utilisait pas que la technique du bâton mais aussi celle de la carotte. Il fit miroiter à ses semblables les avantages qu’il y aurait à me reconnaître comme dieu : non seulement j’étais comme eux mais en mieux, et représentait donc une forme supérieure d’évolution (et je n’eus aucun mal à adhérer à cette thèse), mais comme j’étais issu du monde technologiquement bien plus avancé que le leur, je pourrais les faire progresser sur la route menant à la civilisation.

    J’étais d’accord avec lui sur le principe, mais quand nous en discutâmes plus précisément, force fut de reconnaître que si je savais me servir de ma technologie, je n’avais pas le moindre commencement d’idée de comment passer de ressources naturelles à un produit fini.

    Non mais c’est vrai : qui sait comment on fabrique un datapad ? Un moteur hyperspatial ? Comment on brasse de la bière ? Bah oui, la réponse est clairement « personne ».

    Je me suis creusé les méninges, mais peu de choses en sont sorties. Alors que les Moitiéens portent des peaux de bêtes, j’ai des vêtements manufacturés. Quand Paillasse m’a interrogé à leur sujet, je lui ai répondu :

    – Hum… Il faut des usines… avec des gros rouleaux dans lesquels passe le tissu… Hein, comment on obtient le tissu en question ? Euh… Il faut des vers à soie… peut-être du fil d’araignée parce que c’est vachement solide… des moutons qu’il faut tondre… avec des tondeuses électriques que je ne sais pas comment qu’on les construit… Après, ça donne de la laine, et on peut faire des pulls… avec deux aiguilles de métal, et quelque chose comme une maille à l’endroit, une maille à l’envers.

    Vu qu’il ne comprenait pas ce que je racontais et que je n’en comprenais moi-même guère plus, il changea de sujet :

    – Et l’électricité ? Comment on obtient l’électricité ?

    – On… met les éclairs… dans des ampoules, et dans des fils qui l’amène et la distribue partout, à tout le monde. Là aussi, il faut des usines pour la conversion. Y’a une histoire de watts et d’ampères, maintenant que j’y pense. Hein, quoi ? Qu’est-ce que c’est précisément, les watts et les ampères ? Aucune idée…

    Il ne m’interrogea pas plus avant mais continua quand même à faire la promotion de l’homme du futur que j’étais, le dieu qui allait les faire basculer dans une ère moderne où plus rien ne serait jamais comme avant. À la longue, je n’étais pas loin de le croire tellement il était convaincant.

 

    Et enfin on en revient au présent, pour le dépouillement des suffrages. Tout le monde a voté sauf une personne. Vu que chez les Moitiéens le vote est obligatoire, plusieurs types partent à la recherche de l’incivil, tandis que le dépouillement commence…

    Vu que les primitifs de Mimoitié n’ont pas de papier (pour ce qui est de l’invention de l’imprimerie, j’ai pu dire à Paillasse qu’on faisait du papier en coupant des arbres, mais après avoir longtemps contemplé un sapin, il s’est détourné sans un mot et n’est jamais revenu sur ce sujet), le vote se fait avec des cailloux : caillou noir je suis un dieu, caillou blanc un monstre.

    Il s’avère vite que les résultats vont être serrés. Rare qu’un camp ou l’autre prenne plus de deux voix d’avance avant d’être rattrapé par l’autre.

    Quand le dernier caillou est compté, le résultat est sans appel : match nul. Je me demande si ça fait de moi un simple demi-dieu (puisque la moitié des résultats plaident en ma faveur), ce qui serait déjà pas mal quand on y pense.

 

    Mais voilà que le groupe parti à la recherche de l’incivil revient avec. Tiens, je la reconnais, vu que c’est une incivile, en fin de compte : c’est la petite vieille qui s’était vautré par terre quand on s’était heurtés par accident.

    – Pas moyen de faire une sieste tranquille, ici, qu’elle bougonne.

    Dès qu’elle est mise au courant de la situation, de l’importance cruciale de son vote, qui va décider de mon avenir, elle cesse de froncer les sourcils. Au contraire, un sourire ravi vient illuminer ses traits super ridés.

    Elle tourne la tête vers moi, toujours en souriant, et je lui souris en retour : ouf, c’est dans la poche ! Il est clair qu’elle va voter pour moi. Me revoilà un dieu !

    Mais face aux deux cailloux, elle choisit le blanc, celui qui fait de moi une erreur de la nature. Elle fait le tour de la clairière et le montre ostensiblement à tout le monde, s’arrête devant moi, accentue son sourire et me murmure :

    – Ça t’apprendra à me faire tomber et à te foutre de ma gueule quand je tombe par terre, petit con.

 

    Je crois que ces temps-ci, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec le troisième âge. Comme si mémé ne m’avait pas suffi…