L’apprentie

Finis Extor fut étonné de se sentir presque joyeux quand le Temple Jedi apparut devant ses yeux. En tant que Jedi, rares étaient les moments où il éprouvait autre chose que de la sérénité. Pour une fois qu’il ressentait une émotion positive, il la chérit quelques instants avant de l’analyser.
Il se rendit vite compte que le Temple était tout simplement son foyer…et qu’il ne l’avait pas revu depuis cinq longues années. Il repensa brièvement à cette période agitée : tout avait commencé avec une mission somme toute banale, mais qui avait rapidement dégénéré. Il s’était plongé comme jamais dans la Force vivante, pour survivre, et y avait découvert des strates de puissance dont il n’avait jamais soupçonné l’existence jusque-là. La crise en cours, qui lui avait paru inextricable, était dès lors devenue un jeu d’enfant, dont il avait démêlé les implications complexes avec une facilité déconcertante.
A compter de ce jour, il avait enchaîné mission sur mission et continué à affiner son contrôle. Cinq années de vagabondages, passées à prévenir des guerres, à déjouer des complots, à protéger des innocents se retrouvant par hasard au milieu de conflits. Cinq années harassantes, qui auraient pu se prolonger jusqu’à sa mort, sans aucun doute.
Sa réputation s’était vite étendue au-delà de l’espace républicain, et au bout de quelques mois, il s’était aperçu avec surprise qu’il était en train d’entrer dans la légende de l’Ordre Jedi.

Mais tout avait changé une semaine plus tôt. Il venait d’accomplir une nouvelle mission avec brio, bien qu’il s’en était fallu d’un cheveu que la situation déjà explosive ne s’embrase. Et de nouveaux ordres étaient arrivés dans la foulée. Il n’avait même pas ouvert le fichier informatique qui les contenait. Il l’avait renvoyé, en y adjoignant un message lapidaire qui disait : Je refuse tout nouvel ordre. Je rentre au Temple et sollicite un entretien avec Maître Yoda. Une lassitude certaine, ainsi qu’une réflexion latente sur sa situation et son utilisation par le Conseil, étaient à l’origine de cette « rébellion ». Avec sa sagesse pluricentenaire, Maître Yoda pourrait sûrement l’aider.
Dès qu’il avait envoyé sa réponse au Temple, il avait senti un poids libérer sa poitrine, et cette sensation l’avait confirmé dans la justesse de son acte. Il avait longuement contemplé son reflet dans un miroir, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps. C’est à peine s’il s’était reconnu.
Ses yeux gris, qui avaient toujours contenu une expression alerte et curieuse, ne montraient plus qu’une froideur polaire. Ses cheveux autrefois noirs, qu’il avait toujours porté plaqué en arrière, se teintaient désormais largement de blanc. Son visage avait perdu ses rondeurs d’antan, pour laisser place à des traits durs, couturés de cicatrices. Il n’avait même pas quarante ans et en paraissait vingt de plus.
Pendant les années où il avait été l’instructeur principal de sabrolaser au Temple Jedi, il était déjà plus musculeux que la moyenne. Désormais, après cinq ans sur le terrain, son corps ne recelait plus une once de graisse, et sa force physique était devenue assez colossale pour rivaliser avec celle d’un Wookiee.

Le taxi-speeder déposa Finis en bas des marches du Temple, et le chauffeur, qui n’avait cessé de l’épier dans son rétroviseur durant tout le trajet, impressionné de conduire une véritable légende, refusa avec obstination d’être payé pour sa course.
Finis Extor resta contempler le Temple de longues minutes, presque religieusement, avant de monter les marches qui le séparaient de la Porte du Temple. Il fut accueilli par les grognements joyeux de Saraya, Maîtresse de la Porte et Chevalier Jedi appartenant à l’espèce des Wookiees. Ils étaient amis de longue date et échangèrent des nouvelles pendant une bonne demi-heure, sous l’œil béat de Padawans qui allaient et venaient.
Finis reprit sa route, réellement ravi de se retrouver là. Le Temple n’avait pas changé d’un iota. Le regard que ses pairs posaient sur lui, en revanche…Du temps où il était professeur, les apprentis l’admiraient beaucoup pour sa maîtrise des différentes formes de combat au sabrolaser. Ce dont il se moquait éperdument, sachant très bien qu’à leurs yeux, un Jedi se devait d’être un artiste du sabrolaser. Ils avaient encore tant de choses à apprendre.
Comme autrefois, tout le monde savait qui il était, mais les Jedi qu’il croisa lui témoignèrent une admiration qui lui fit mesurer à quel point ses exploits récents avaient eu un retentissement certain. Une fois de plus, il fut persuadé d’avoir bien agi en revenant sur Coruscant.

S’appuyant sur sa connexion avec la Force, il repéra la présence de Yoda, aux étages supérieurs. Il ne fut pas étonné quand il constata que la « piste » du Maître le conduisait à une chambre de méditation. Il déclencha l’ouverture de la porte et entra, sans attendre d’y être invité.
La pièce était sombre. De chiches rais de lumière parvenaient à percer un store à demi baissé. Yoda était assis sur un coussin rond et haut. Dans ses yeux, nulle surprise, juste la compassion qui semblait les habiter tout le temps, ainsi qu’un zeste de curiosité. Un sourire éclaira son visage quand Finis Extor s’avança et s’inclina respectueusement devant lui, avant de s’agenouiller pour être à la même hauteur.
– Maître Yoda, je suis ravi de vous revoir, fit-il sincèrement.
– Tout aussi vraie est la réciproque, Finis, répondit le vieux maître d’une voix rocailleuse mais empreinte de chaleur. Ravi je suis de voir que ton potentiel tu as fini par exploiter pleinement.
– C’est en partie à cause de ce potentiel que je suis rentré, Maître, avoua Finis. Je me pose certaines questions sur mon rôle depuis un certain temps, et j’ai des réflexions à vous soumettre.
– Très bien, mon jeune ami. Toujours se remettre en cause il faut savoir. Et qu’en est-il, plus précisément ?
– Et bien, voilà : depuis que j’ai découvert cette nouvelle manière d’appréhender la Force, il y a quelques années, certains m’ont considéré comme l’incarnation de la Force vivante, en quelque sorte. Je pense, en toute humilité, qu’ils n’ont pas tort : je suis parfaitement en phase avec la Force et j’apporte énormément à l’équilibre de la république. Je suis d’ailleurs assez effrayé de voir à quel point le maintien de la paix tient à peu de choses parfois.
– Rassuré je suis. Il est arrivé que des Jedi à une gloire soudaine soient confrontés, et à l’arrogance succombent.
– Je ne suis pas de ceux-là, Maître, rassurez-vous ! Au contraire, j’ai l’impression de gagner autant en humilité qu’en puissance avec le temps.
– Puisse faire la Force que cela continue, énonça sentencieusement Yoda. Quelles sont les questions qui te hantent, mon jeune ami ?
– Et bien, voilà : beaucoup me considèrent comme le fer de lance des Jedi, et je pense que mon succès n’est que la conséquence d’un besoin. Un besoin de Jedi semblables à moi, capables de maîtriser la Force vivante à mon niveau. J’ai l’impression que je pourrais continuer à enchaîner les missions jusqu’à ma mort, et que le besoin d’avoir des Jedi tels que moi se ferait toujours sentir.
– Il est vrai qu’une nouvelle voie tu as ouvert, Finis, concéda Yoda. Mais loin d’être sûr il est que d’autres puissent la suivre.
– Justement, c’est la clé du problème. Je crois qu’il nous faut plus de Jedi comme moi, et je suis revenu sur Coruscant pour vous demander de me confier un apprenti. J’en ferais mon Padawan et lui apprendrais tout ce qu’il faut pour me succéder. Ainsi, mes efforts se poursuivront après ma mort, et mon savoir ne sera pas perdu. Cela ne me dérange pas d’être moins efficace pendant quelques années, le temps de former un Chevalier, si la galaxie y gagne quelques décennies supplémentaires de paix.
– Judicieux me semble être ton raisonnement. Je souscris à ton idée.
– Merci, Maître. Il me faudrait un apprenti qui soit déjà bon au sabrolaser.
– Hum…d’une douzaine d’apprentis, bientôt en âge de devenir Padawans, nous disposons. Leurs dossiers je vais te transmettre, mais tous tu les verras à l’œuvre. Injuste il serait d’en choisir un avant que ta propre idée tu aies pu te faire à leur sujet.
– Très bien, Maître, je m’en remets à vous, conclut Finis en s’inclinant à nouveau.

Il ne fallut qu’une demi-heure à Yoda pour réquisitionner une salle d’entraînement, ainsi que les douze apprentis en question. D’ici à quelques mois, ils atteindraient l’âge fatidique de treize ans, qui les verraient devenir Padawans, ou être reversés dans le Corps Agricole, le Corps Explorateur, ou même rendus à la vie civile, dans le pire des cas.
Finis avait parcouru les dossiers des apprentis très rapidement : en moins d’une minute, il les avait tous mémorisés. Il fut déçu de constater qu’aucun d’entre eux ne sortait vraiment du lot. Tout au plus semblait-il y en avoir deux d’intéressants : un Alderaanien et un Skelor. Finis élimina d’entrée de jeu les autres.
Quand ils entrèrent dans la salle d’entraînement, Finis sentit tout de suite leur malaise : se retrouver face à Yoda, qu’ils côtoyaient depuis leur plus jeune âge, était une chose, mais être en présence du héros le plus en vogue actuellement dans l’Ordre Jedi en était une autre, bien différente.
En guise de premier test, il prit une expression glaciale et les jaugea un à un du regard. Trois seulement réussirent à soutenir son regard. L’humain et le Skelor, mais aussi un tout petit bout de pré-adolescente humaine, qui semblait presque déguisée en tenue de Jedi, au vu de son apparence menue.
Cette première prise de contact effectuée, Yoda prit la parole :
– Allons, mes enfants, à notre hôte vous pourriez souhaiter la bienvenue.
Onze des apprentis se contentèrent d’un simple « Bonjour, Maître Extor ». Il ne les reprit pas, même s’ils lui donnaient un titre qu’il ne portait pas. La jeune humaine fut la seule à se distinguer : elle n’ouvrit pas la bouche mais effectua un salut complexe à l’aide de ses mains. Le salut réservé aux dignitaires Adounoriens. Finis ne manqua pas d’y être sensible : il savait qu’il était originaire de ce monde frontalier, au demeurant peu intéressant, mais sa renommée avait fait que les autorités locales l’avaient autorisé – ou plutôt supplié – d’arborer les motifs complexes que son peuple réservait à ses membres les plus importants. Et voilà que non seulement l’apprentie avait été capable d’effectuer ce salut personnalisé, mais qui plus est avec une gestuelle parfaite.
Il en conclut deux choses : la première était que cette jeunette deviendrait Chevalier Jedi un jour, érudite sans nul doute, bibliothécaire voire ambassadrice peut-être. La deuxième : qu’elle ne serait pas sa Padawan. Il avait besoin d’un apprenti plus fougueux, en quelque sorte, et dont les qualités seraient avant tout physiques. A ses yeux, c’était la condition sine qua non pour le suivre : surtout pas d’intellectuel, seulement un jeune qui aimait suivre son instinct avant tout.
D’autant qu’au vu des dossiers qu’il avait mémorisé, l’humaine était la plus mauvaise élève au maniement du sabrolaser. Le fait qu’elle soit l’une des meilleures, sans être non plus exceptionnelle, aux matières théoriques, n’entrait pas en ligne de compte : elle ne correspondait tout simplement pas au profil de futur Chevalier qu’il recherchait.



Yoda effectua un tirage au sort afin de savoir qui allait affronter qui. L’épreuve consisterait en un duel au sabrolaser d’entraînement, à puissance réduite : ce genre de sabre infligeait certes une douleur cuisante sur le coup, mais ne laissait aucun stigmate à long terme.
Les combats commencèrent et se succédèrent, et Finis fut très déçu de constater que rien, absolument rien, même en portant un jugement tempéré, ne correspondait à ses espérances. L’humain qu’il avait dans un premier temps cru capable d’être un Padawan acceptable s’était avéré pitoyable, et les suivants ne valaient guère mieux.
Avec un pincement au cœur, quand arrivèrent les protagonistes du dernier duel, il dut se rendre à l’évidence : il y avait toutes les chances pour que son choix se fasse finalement par défaut, ce qui n’était pas pour le rassurer. Parviendrait-il à former correctement un Padawan qui ne montrait pas d’aptitude particulière pour la Force vivante dès le départ ?
Son dernier espoir était l’un des deux derniers combattants : le Skelor, un jeune arrogant qui semblait sûr de sa force. D’après son dossier, il était membre de la famille royale de Skelor I, répondait au nom de Sir’Fay So-Ren, et était le meilleur bretteur de sa classe. Son adversaire étant la jeune Coruscantaise, aussi bonne élève que pitoyable combattante.
Finis faillit soupirer : le Skelor allait l’emporter à coup sûr, qui plus est facilement, ce qui ne donnerait pas au Chevalier la moindre indication sur son niveau réel. Devait-il prendre le risque de s’attacher un Padawan, sans réellement être au fait de ses capacités ? Il jeta un regard sur les protagonistes, qui se saluaient à ce moment-là, avant de démarrer leur « duel ». Il se força à observer le spectacle attentivement.

Le Skelor s’avança d’un pas désinvolte, comme pour souligner le peu d’importance qu’il accordait à son adversaire. Tout son être suintait d’arrogance et de confiance en soi. Parfait, pensa Finis, l’arrogance se corrige et la confiance en soi peut être un atout déterminant.
Il enchaîna deux attaques délibérément lentes (bonne méthode, jauge ton adversaire plutôt que te précipiter bêtement tête baissée, estima Finis), que l’humaine eut toute la peine du monde à parer, avec de grands gestes amples, inutiles et disgracieux (maintenant que tu sais qu’elle ne vaut rien, tu peux l’achever, pensa Finis à l’attention du Skelor).
Comme s’il avait reçu les pensées du Jedi, le Skelor se précipita sur sa victime désignée, désireux d’en finir rapidement afin de prouver sa valeur. Il se jeta en avant en frappa…dans le vide ! L’humaine esquiva au dernier moment, en tournant sur elle-même, et tenta d’embrocher Sir’Fay. Il put esquiver l’attaque au dernier moment, uniquement parce qu’elle avait été menée très maladroitement.
Surpris et rendu méfiant, il lui tourna autour, aux aguets. Elle n’en menait pas large, mais tenait son sabrolaser à peu près comme il le fallait. Pendant ce temps, tous les espoirs qui habitaient Finis l’avaient quitté : le Skelor lui avait paru être sa meilleure chance de former un successeur, et voilà qu’il s’avérait aussi médiocre que ses prédécesseurs !
Ce fut pourtant l’humaine qui reprit l’initiative : elle abattit violemment son sabrolaser sur le Skelor, qui mit facilement le sien en opposition. Que croyait donc cette jeune idiote ?
La fin du combat fut très rapide : alors que chacun des adversaires semblait peser de toutes ses forces sur son sabrolaser pour venir à bout de son adversaire, l’humaine désactiva le sien et se baissa dans le même temps. Emporté par son élan, le Skelor manqua trébucher et lui offrit une cible facile. Elle « l’embrocha » proprement. Dans un combat réel, il serait mort.
Il tomba sur les fesse et y resta, interdit. Elle se contenta de se tourner vers le Maître et le Chevalier. Elle effectua un nouveau salut avec ses mains, dans lequel elle exprima sa satisfaction, son respect et son humilité.
Finis se contenta d’un simple hochement de tête, et riva son regard sur Yoda, qui scrutait ses réactions d’un air goguenard. A regret, il reporta son attention vers l’humaine :
– Dis-moi, jeune fille, comment as-tu réussi à esquiver la première attaque ? Tu as eu de la chance ?
– Non, Maître. Sir’Fay a beau être le meilleur d’entre nous un sabrolaser à la main, il attaque toujours de la même manière. L’esquiver a été facile pour cette raison.
– Et d’où sors-tu cette idée de désactiver ton sabre ?
– Je l’ai lu dans les fichiers contant l’histoire de Maître Tremens. Il avait utilisé cette technique contre un Sith techniquement plus fort que lui.
– Tremens ? Il a vécu il y a plus de trois cent ans, il me semble ?
– Cela fera trois cent onze ans qu’il sera mort cette année, Maître.

Finis ne sut quoi ajouter. Cette petite, malgré sa maîtrise rudimentaire de la Force, était venue à bout du plus prometteur de ses condisciples : non seulement le Skelor avait un potentiel plus important, mais il se servait déjà instinctivement de la Force vivante.
Finis mit un terme à ses réflexions et interrogations, et arriva à une conclusion qu’il n’avait encore jamais envisagé jusque-là : la Force vivante n’était pas aussi parfaite qu’il le pensait. Des moyens non conventionnels pouvaient en venir à bout.
Le Jedi frissonna intérieurement : lui qui avait cru que la Force vivante était supérieure à toutes les autres formes de maîtrise, voilà qu’une gamine même pas Padawan lui prouvait le contraire avec brio. Le tout grâce à un sens de l’observation aiguisé et une culture générale solide !
Il se pouvait même que sa propre technique ne soit pas parfaite, par extension ! Il n’avait qu’une seule manière de s’en assurer : s’attacher les services de cette fille. Elle semblait être à même de trouver le défaut de sa cuirasse, si tant est qu’il existait. Mais il fallait qu’il le sache, avant de penser à enseigner ses techniques à d’autres. Lui, qui avait cru ses conclusions arrêtées en débarquant sur Coruscant, fronça les sourcils, se pencha sur elle et lui dit :
– Jeune fille, j’ai fait mon choix : à partir de maintenant, tu deviens ma Padawan.
Les yeux de l’humaine s’écarquillèrent de surprise, mais elle se reprit suffisamment pour s’incliner respectueusement et répondre :
– J’en suis honorée, Maître.
– Quel est ton nom ? continua Finis Extor.
– Jocasta Nu, Maître.